Entre faim dévorante et indigestion

Ursula Kaufman

Boris Charmatz n’en est pas à son coup d’essai avec manger. Directeur du Musée de la danse à Rennes et artiste invité du Festival d’Avignon en 2011, le chorégraphe prend ses quartiers au Théâtre de la Ville jusqu’au 3 décembre avec un spectacle encore plus clivant. Il casse les codes, émerveille ou énerve. Dans les deux cas, on réagit. Telle représentation est plus ouverte à la subjectivité du spectateur, et ne peut être objectivement jugée. C’est pourquoi j’ai décidé de ne mettre qu’une note retranscrivant mon ressenti.

Note : 2,25 artichauts sur 5

Boris Burssey

Boris Burssey

Le postulat de départ est fascinant : la bouche. La bouche n’est que rarement, voire jamais intégrées dans par les grands chorégraphes, et est plus généralement fermée par convention esthétique. Quoi de plus normal donc, pour ce jeune artiste de la « non danse », que de vouloir mettre cette bouche au centre même de la représentation. C’est de là que tout découle : les danseurs, répartis sur la scène, mangent des feuilles de papier, les mâchent, les recrachent. Entre chants et borborygmes, ils convulsent sur le sol et font palpiter la scène. Les interprètes semblent presque en transe, ingèrent, puis se laissent aller à une longue digestion spasmodique.

A la sortie, je vais en quête de quelques opinions, et retrouve entremêlés les « c’était incroyable, il va me falloir du temps pour en parler », « je me suis profondément ennuyé », jusqu’au radical mais honnête « c’est de la merde ». J’étais, je dois l’avouer, moi-même consterné en sortant. Une heure de ce que l’on pourrait qualifier de « performance » au vu de l’effort physique demandé aux danseurs, où j’ai vu tout ce que je craignais de l’art contemporain : un spectacle désordonné où se mêlent actes incompréhensibles, cris, et désordre scénique total. Sans aller voir les critiques, je m’étais pourtant penché sur le travail de Boris Charmatz, et j’avais tâché de lire tous ses entretiens afin d’arriver au théâtre avec un matériau de travail sachant les débats qu’il provoque à chacune de ses créations (on retrouve quelques éloges de son œuvre, et en parallèle, plusieurs articles de Raphaël de Gubernatis sur L’Obs).

Ursula Kaufman

Ursula Kaufman

Mais malgré tous mes efforts, je n’ai pas aimé, et me suis parfois fermement ennuyé. J’ai cela dit apprécié l’autodérision flagrante dont Charmatz fait preuve lorsqu’il fait réciter à ses danseurs L’homme de merde, un poème de Christophe Tarkos qui décrit un homme entièrement composé de matière fécale, produisant, pensant, disant, et dansant de la merde ; avec ce leitmotiv « c’est pas possible ». Il assume les débats qu’il provoque. Et il faut avouer, qu’il serait impossible de faire autrement. On assiste à une déflagration des codes, face à laquelle on peut être happé, ou rester totalement hermétique. Chacun vient et ressent les choses à sa manière. D’où mon affirmation initiale : on ne peut juger objectivement manger. Manger se vit, et l’avis qu’on s’en fait est tout à fait subjectif. En attendant je ne peux que vous conseiller à tous d’aller voir ce spectacle pour vous forger votre propre opinion. Quoi qu’on en dise, Charmatz fait réagir, et c’est sans aucun doute une bonne chose.

Bertrand Brie

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