MAN RAY, PICABIA ET LA REVUE ‘’LITTÉRATURE’’ (1922-1924)

En prolongation jusqu’au 15 septembre à la galerie d’art graphique, le centre Pompidou propose une immersion au coeur de la vie artistique des années 20. Sous la direction de Christian Briend et Clément Chéroux, le musée nous propose d’entrer dans le cercle de la revue Littérature, fondée par André Breton, Louis Aragon et Philippe Soupault en 1919, à travers les photos de Man Ray et une série d’illustrations inédites de Francis Picabia. Entre les anecdotes sur les publications de la revue, et les courbes toutes en insolence et contraste des dessins de couverture, c’est l’occasion de revenir sur les liens qui, entre art graphique, littérature et photographie, menèrent à la fondation du mouvement surréaliste en 1924…

LES PLUS

  • La mise en avant de la période, trop souvent oubliée, qui fit le pont entre mouvement dada et surréalisme
  • L’organisation de l’exposition, qui détaille autour de la publication de chaque numéro l’ambiance dans laquelle est né le surréalisme
  • Les encres de Picabia, dont tous les croquis qui n’ont jamais passé l’étape de publication et que vous ne verrez jamais ailleurs.
  • La joie des musées solitaires. La galerie d’art graphique étant le dernier oasis de Beaubourg ou ni touriste, ni bobo n’ose poser le bout de sa sandale.

 

LES MOINS

  • L’exposition commence de façon très abrupte et donne peu d’information sur la revue Littérature en elle même. Il est donc difficile d’entrer dans le contexte sans quelques bases sur la période.
  • La brièveté de l’exposition, pourtant très dense. La collection ne retrace dans le détail que les numéros 4 à 12 de la revue littérature. L’espace des arts graphiques qui (ô tristesse) n’est déjà pas très spacieux peut donc être parcouru en moins d’une demi-heure,
  • L’accrochage. Le recoupement par numéro d’édition est astucieux mais donne lieu à un fouillis d’information… pas toujours facile s’y retrouver.

 

NOTE     3/5 artichauts

On l’avait compris, depuis sa rétrospective sur De Chirico en 1983, le surréalisme c’est le dada du centre Pompidou – et ce, jeu de mots mis à part. Le musée d’art moderne lui consacre ainsi au moins une exposition tous les deux ans : Dali, Man Ray, bientôt Duchamp… on s’en serait presque lassé…

Pourtant, cette fois-ci, le parti pris par Beaubourg est très éloigné des expositions monumentales et globalisantes auxquelles on nous avait habitué. Il ne s’agit pas, comme dans le surréalisme et lobjet qui avait attiré les foules l’année dernière, de mettre en avant l’ensemble hétérogène de ce mouvement foisonnant, mais au contraire d’aborder un moment très précis du surréalisme, de façon minutieuse, anecdotique, presque intime.
Dans le petit carré de la galerie d’art graphique, perdu à l’extrémité de la galerie 1, les commissaires d’exposition nous incitent à entrer, l’espace d’un moment, dans le cercle de la revue Littérature.
Nous ne sommes qu’en 1922 dans la première salle, 2 ans avant le fameux manifeste de Breton, et nous sentons déjà dans les dessins de Picabia la même veine qu’on retrouvera plus tard dans les illustrations de Man Ray. Tout est à l’encre, avec des lignes nettes et des jeux de contraste. Les thèmes sont déjà ceux qui vont réunir le mouvement surréaliste : les jeux de hasard, le rêve, la religion plus ou moins gentiment détournée et, surtout, la femme. La femme et l’érotisme, partout, tout le temps. Chaque dessin est à la limite de l’insolence.

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Francis Picabia (1879 – 1953)

 

Capture d’écran 2014-09-11 à 15.49.50
Francis Picabia (1879 – 1953)

Toutefois, Picabia n’est pas le seul impertinent de la revue. Aux murs, des photographies de Man Ray nous présentent tout le cercle des surréalistes: Aragon, Desnos et Duchamp, Ernst et Cocteau. On se rend compte alors que Littérature (qui, ne bénéficie même pas aujourd’hui d’une page Wikipedia – c’est vous dire!) fut à son époque un pivot de la vie artistique. Des poètes et des peintres d’un peu partout mettent au point, dans cette petite publication, un art d’un genre nouveau, inédit, qui n’est plus tout à fait du dada, et pas encore de l’abstrait. C’est ce qu’on nommera après le manifeste de 1924 le surréalisme.
Si le temps a balayé de notre mémoire l’initiative de Breton, le contenu de ces éditions est demeuré mythique. En effet c’est entre ces feuilles jaunies qu’on trouve les premiers textes d’écriture automatique (plus tard publiés dans les Champs magnétiques de Breton et Soupault), mais aussi tous les clichés ayant marqué l’histoire de l’art moderne : la série de portraits de Rrose Sélavy (Marcel Duchamp pour les intimes), l’étrange élevage de poussière que ce cher Marcel entretenait sur son Grand Verre et Picasso dont une oeuvre originale est présentée dans la dernière salle, côte-à-côte avec la photographie qu’en a réalisée Man Ray pour les derniers numéros publiés.
L’exposition est brève, pourtant en sortant il y a cette sensation un peu étrange d’avoir partagé une certaine proximité avec les membres de Littérature, d’avoir effleuré pendant une demi-heure leur insolence et leur volonté de faire naître quelque chose de nouveau. Car voilà l’objectif réussi qu’avait cette revue oubliée : être pour son temps la tribune de la modernité.

Gabrielle Vallières

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