Lucrèce Borgia survitaminée

Tous droits réservés à Arnaud Bertereau

Après trois mises en scène différentes de Lucrèce Borgia l’année précédente, dont une très remarquée à la Comédie Française, David Bobée nous présente sa version avec Béatrice Dalle dans le rôle éponyme. A l’origine créée à Grignan, la pièce a repris mercredi 15 octobre à la Maison des Arts et de la Culture de Créteil, et s’engage dans une petite tournée francilienne avant d’aller dans le reste de la France. Si toi aussi tu n’y vois que dalle, je vais essayer d’éclairer ta lanterne en te montrant que ce serait vraiment bien que tu ailles voir Lucrèce.

Les + :
– Une Lucrèce au plus près des nuances de son personnage
– Une esthétique très léchée
– Un croisement réussi du théâtre et de la discipline circassienne, une diversité des influences

Les – :
– Quelques légères hésitations sur le texte, mais rien de très étonnant lors d’une première, après plus d’un mois et demi sans jouer

Verdict fraîchement cueilli dans le jardin : 4,25 artichauts sur 5
(pour la mise en scène à la Comédie Française évoquée en fin d’article, entre 2,5 et 3 sur 5)

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Au début de la pièce, Lucrèce Borgia est à Ferrare, cachée, pour voir son fils, enfant incestueux qu’elle abandonna nourrisson. Alors que tous, de son mari aux compagnons de Gennaro, la pensent amoureuse de ce dernier, elle dévoile petit à petit le lien maternel qui les lient, pour enfin faire tomber les fantasmes définitivement au terme de l’acte final. Confrontée à bien des contrariétés, Lucrèce cherche à protéger son fils tant qu’elle le peut, comme elle le fit dès sa naissance, en le laissant à des pêcheurs afin qu’il connaisse une enfance sans trouble.

Lucrèce Borgia, c’est l’histoire d’une mère emprisonnée dans le corps d’une criminelle.  C’est la recherche de la goutte de lait, de l’once de pureté, dans un « océan de noirceur ». Et c’est là que Béatrice Dalle nous fait profiter de toute la justesse de son jeu. Jusque dans ses hésitations, la comédienne est vibrante, émouvante, à la fois terrible, furieuse et fragile. Sans retenue, elle pleure, hurle, se débat lorsqu’elle est bafouée, et défend son enfant comme une lionne.

Tous droits réservés à Delalande/SIPA

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Quant à Gennaro, il est tout aussi juste. Combattant au cœur brave, il se sent trahi lorsque Lucrèce lui dévoile son amour, qu’il ne sait pas être en fait un amour maternel.  Alors qu’il a grandi dans des certitudes bien ancrées, il perd tous ses repères au fil du temps, et ne sait plus réagir autrement qu’en insultant celle qui ébranle ses acquis. Pierre Cartonnet nous dévoile ainsi un homme d’honneur, mais aussi incertain, presque perdu.

David Bobée nous offre une mise en scène énergique, à la fois majestueuse et sans retenue. L’esthétique est, plus que jamais, extrêmement léchée, et offre un spectacle d’une beauté saisissante au spectateur, avec des lumières travaillées, et de superbes jeux d’eau. Avec des acteurs circassiens, gymnastes, acteurs ou non, aux accents divers, la pièce est étonnante, ne laisse pas de place aux passages à vide, et nous permet d’assister à une pièce où chaque discipline, chaque qualité, complète les autres et apporte vraiment quelque chose. Enfin, la musique, jouée sur scène, accompagne parfaitement cette très belle mise en scène, et apporte plus de nuance encore à ce superbe ouvrage.

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C’est donc un spectacle survitaminé, qui tranche avec la Lucrèce de Podalydès à la Comédie Française. Ce dernier a pris le parti de faire une Lucrèce majestueuse, mais dans la retenue. Malheureusement, cela ne prend pas, et Bobée, avec Béatrice Dalle, semble s’insérer plus naturellement dans le théâtre hugolien et l’énergie qui l’accompagne. Si le choix de Gallienne et de Podalydès est intéressant, il reste moins prenant que le travail du jeune metteur en scène. Quant à Pierre Cartonnet, il semble plus approprié que Suliane Brahim pour le rôle de Gennaro, cette dernière présentant plutôt son personnage comme un jeune homme presque brave, mais presque ingénu, innocent; tandis que Cartonnet présente un jeu bien plus nuancé. S’il est bien un comédien à citer pour la Lucrèce du Français, c’est Christian Hecq, qui incarne un Gubetta on ne peut plus réussi, à la fois drôle et dégoûtant. Cela dit le Gubetta de cette nouvelle mise en scène est également réussi, dans un registre un peu différent cela dit. Une belle réussite pour David Bobée et sa troupe.

Bertrand Brie

Lucrèce Borgia est à la Maison des Arts et de la Culture à Créteil jusqu’au 18 octobre, et sera à l’Avant-Seine à Colombes le 4 novembre. Il reste encore quelques places, précipitez-vous !

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