Lucio Fontana : le Dionysos de la couleur révolutionnaire de l’art du XXe siècle

La gargantuesque rétrospective organisée par le Musée d’Art Moderne de la ville de Paris (MAM) du 25 avril au 24 aout 2014, nous a présenté plus de 200 œuvres du célèbre artiste italien Lucio Fontana. Peut-être est-il même trop célèbre. Le « Fontana-la-toile-monochrome-fendue » (1) a fait le tour du monde, élevant ses toiles au rang d’icônes de l’art moderne. Mais qu’en est-il du reste de son héritage ? Malgré deux grandes expositions après sa mort – l’une en 1970 au MAM et l’autre en 1987 au Centre Pompidou –, la grande diversité des œuvres fontaniennes demeure encore aujourd’hui cachée dans l’ombre des monochromes et reste très peu connue du public français. Cependant, les années 1950 ont passé et Fontana n’est à présent plus uniquement regardé comme un trublion de l’art classique. Ce qui permet aux commissaires Choghakate Kazarian et Sébastien Gokalp d’organiser une rétrospective qui peut enfin (re)valoriser les créations d’une vie entière plutôt que la seule réputation de l’artiste. On découvre ainsi l’énorme éventail de ses créations ; entre abstraction et figuration, quête métaphysique et incarnation, utopie et kitsch, fascination technologique et matières informes.

Les plus :

– La mise en avant des sculptures en céramique de l’artiste et du versant baroco-kitsch de son œuvre, souvent oubliés au profit des monochromes fendus. On a ainsi une vision beaucoup plus complète du travail de Fontana, que l’on redécouvre totalement pour l’occasion.

– La rétrospective s’étend sur toute l’aile gauche du MAM; autrement dit on a largement la place de contempler l’œuvre du génie italien sans se faire bousculer ou se sentir oppressé par une bande de touristes impatients.

– Le nombre d’œuvres rassemblées : vous ne retrouverez pas de si tôt une telle concentration des œuvres de l’artiste ! Sans compter qu’un grand nombre d’entre elles viennent de collections particulières ou de la Fondation Lucio Fontana qui se trouve à… Milan ! Pas la porte à côté non plus.

Les moins :

– Peut-être la scénographie de l’exposition aurait-elle méritée un peu plus d’originalité, un peu plus de folie, qu’une simple succession de toiles et de sculptures sur des murs blancs. L’expo thématique sera pour la prochaine fois.

– Malgré un accrochage chronologique cohérent, on se sent rapidement perdu aux milieux de concepts difficiles à saisir. L’interprétation étant laissée totalement ouverte, quelques petites pistes de réflexion auraient pu s’avérer utiles au niveau des cartels pour éviter de laisser le spectateur seul face au vide métaphysique intersidéral de certaines œuvres.

Note :  4 artichauts (sur 5)

Scultura spaziale (Sculpture spatiale), 1947, Musée national d'art moderne, Centre Pompidou © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN- Grand Palais / Christian Bahier / Philippe Migeat © Fondazione Lucio Fontana, Milano / by SIAE / Adagp, Paris 2014.
Scultura spaziale
(Sculpture spatiale), 1947,
Musée national d’art moderne, Centre Pompidou
© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN- Grand Palais / Christian Bahier / Philippe Migeat
© Fondazione Lucio Fontana, Milano / by SIAE / Adagp, Paris 2014.

Après Picabia, Dufy, Giorgio de Chirico et tout récemment Poliakoff, c’est au tour de Lucio Fontana de colorer les immenses couloirs blancs du Musée d’Art Moderne de Paris.
Si la première salle présente un intérêt relatif d’un point de vue plastique, elle a au moins le mérite de donner le ton de l’exposition : peintures, dessins, sculptures, tout se mêle dans une atmosphère harmonieuse. À l’opposé du monde angélique en noir et blanc d’un Wim Wenders, l’univers fontanien est un véritable kaléidoscope s’étendant sur l’ensemble du cercle chromatique. Errer au milieu de ce damier coloré vous plonge dès lors, bon gré mal gré, dans un univers de rêve aux teintes mystérieusement poétiques et aux formes audacieuses. Le bleu outre-mer écaillé de L’Hospitalidad, l’orange vif du Granchio, le vert d’eau parsemé de flammes rouges-orangées du Coccodrillo… c’est un tourbillon de sensations colorées qui viennent tour à tour vous chatouiller les sens ou au contraire vous agresser violemment la rétine. Toutes ces textures et ces couleurs poussent la main vers la matière, vers le contact. La caresse créatrice de l’artiste se transfère, de manière compulsive, chez le spectateur à son tour tenté par le toucher, à l’image des « sculptures à caresser » de Jean Arp. Seule la présence d’un regard étranger nous retient encore et nous empêche de franchir cette ultime limite, cet interdit implicite de l’art qui veut qu’on ne touche que du regard. Sculpteur de formation, Fontana se laisse séduire tout autant qu’il nous séduit par cette « putain séductrice » qu’est la matière. Sous ses doigts experts, elle s’anime pour ne plus jamais s’arrêter ; elle devient organique. Le côté très « expressionniste », très « texturé » de la céramique confère à ses sculptures une dynamique, un mouvement qui semble sans fin.

« La toile n’est pas ou plus un support mais une illusion. »

La suite de l’exposition nous amène face à un tout autre Fontana que le sculpteur des années 1930-1950. On découvre un artiste qui change de support comme de chemise, et ce n’est pas pour nous déplaire. Le passage de la sculpture à la peinture s’effectue sur un plan sensoriel : au fond, il ne s’agit pas de passer de la figuration à l’abstraction mais du tactile au visuel, de la matière pure et brute à l’idée. Cette lutte pour se rapprocher de l’immatériel, c’est la fente, la fameuse. Le but est de déstabiliser au maximum le spectateur, de le sortir de ses repères habituels pour le projeter dans un nouvel espace-temps que Fontana matérialise au travers du concept de « spatialisme ». Et c’est réussi ; malgré quelques brèves explications et rappels historiques, la plupart des cartels restent muets, laissant le spectateur dans une méditation hasardeuse digne d’une ascèse. La confrontation avec ces toiles nous permet de remettre en question notre rapport à l’art : l’œuvre d’art n’est pas seulement un objet accroché au mur, c’est quelque chose qui nous entoure, qui dialogue avec l’espace en s’adressant à l’ensemble de nos sens physiques.

Au détour d’un couloir, le voyage continue mais cette fois dans des abysses étonnement lumineux. Je ne résiste pas à l’envie de vous révéler ce petit trésor de l’exposition (spécialement remonté pour l’occasion) : imaginez une pièce plongée dans le noir, des spectateurs qui se bousculent, un peu désorientés par l’absence de luminosité et de guide ; et au plafond, une étrange forme oblongue qui se découpe dans un flash de lumière. Il s’agit en réalité d’une installation faite de carton-pâte et recouverte de peinture fluorescente rouge, grise, bleue et verte. Petite astuce : au risque de paraître légèrement excentrique, il fallait penser à s’allongez sur le sol pour ; premièrement vous éviter un torticolis à toujours regarder en haut ; deuxièmement avoir une meilleure vue sur l’ensemble du mobile. Plus on se laisse happer par les formes et les couleurs de ce curieux assemblage, sorte d’hallucination grandeur nature, plus on glisse dans une autre dimension dans laquelle ces formes phytomorphes colorées seraient possibles… Pas besoin de LSD donc ; allez plutôt voir de l’art, c’est beaucoup plus sain et tout aussi stimulant !

 

Les dernières salles sont consacrées au versant plus baroque et kitsch de l’œuvre fontanienne. Totalement invisible et inconnue, cette partie du travail de Fontana est pourtant non négligeable au regard de l’ensemble de sa production. Ces toiles aux couleurs industrielles flashy à la limite du mauvais goût, parfois parsemées de débris de verre de Murano, témoignent de la recherche purement visuelle, sensible et charnelle à laquelle se livrait constamment Lucio Fontana dans ses diverses expérimentations. Le tout parsemé d’une bonne dose de provocation ; il cherchait toujours à choquer, à bousculer le regard du spectateur pour le sortir des sentiers battus. Rendre le kitsch artistique est un tour de force remarquable.
On regrettera cependant que la scénographie de l’exposition n’explicite pas mieux ces différents passages d’un style à l’autre. Superposer les différentes périodes de l’artiste ne fait pas une transition ! Il manque la liaison, la connexion, la cohérence sous-jacente à l’ensemble des travaux de Lucio Fontana qu’il aurait fallu clarifier par une disposition visuelle plus percutante. Par exemple, on ne comprend pas bien pourquoi les « Natura », sculptures rondes en terre cuite, se retrouvent au milieu des « Olii », toiles perforées recouvertes d’une épaisse couche de peinture à l’huile. De même la mise en regard d’un nu féminin à l’encre de chine en face d’un « Tagli » – toile monochrome fendue – est un peu osée pour être comprise sans aucune explication…

En sortant de l’exposition, on a quand même l’impression d’avoir totalement (re)découvert un artiste de génie qui pense la couleur comme une matière plastique à travailler sous toutes les coutures. Fontana est tellement plus qu’un simple briseur d’icône qui a osé rompre l’unité de la toile, qu’une telle rétrospective était une chance d’appréhender son œuvre dans son entièreté et donc dans sa justesse.

Mégane Guillaume

 

Notes :

(1) Expression employée par Pierre Gaudibert, ancien directeur du MAM, fondateur de l’Arc.

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