Liliom, ou la fête foraine sur scène

C’est la première saison du jeune, mais prometteur, Jean Bellorini au Théâtre Gérard Philippe (CDN de Saint Denis), et cela démarre tambours battants avec la reprise de Liliom, complètement recréée pour l’occasion. Je vous engage vivement tous autant que vous êtes, jusqu’au 12 octobre, à vous rendre au TGP pour voir Liliom, puis un peu plus tard, fin mai, aux Ateliers Berthier de l’Odéon. Si vous ne connaissez pas Jean Bellorini, c’est l’occasion d’en tomber amoureux. Si vous le connaissez, c’est l’occasion de tomber une nouvelle fois sous le charme de son théâtre, d’une beauté irradiante. Comme toujours, c’est un spectacle qui dégage de l’émotion, mais permet également une véritable réflexion et une prise de recul vis-à-vis du texte. La mise en scène est réalisée d’une main de maître, et les acteurs sont tous à la hauteur; en résumé pas de surprise pour ce directeur talentueux, uniquement du plaisir de revoir l’une de ses créations.

Les + :
– Une scénographie superbe, la salle et la scène sont recouvertes d’ampoules, et très bien aménagées (une roue lumineuse, le manège intérieur avec les auto-tamponneuses)
– Une troupe talentueuse et homogène, le jeu d’acteur est toujours bon et permet de rajouter de la joie au texte.
– Un texte étonnant, beau, et réaliste dans l’image de la société qu’il véhicule et dans la misère qu’il décrit.

Les – :
– Une insonorisation de la salle parfois un peu moyenne (possibilité d’entendre les bruits de la salle d’à côté)
– Des visites régulières de groupes scolaires, ce qui est bien, mais un peu moins quand ils parlent trop

Note : 4 artichauts sur 5

Liliom 1
© Pierre Dolzani

« Mon but était de porter sur scène une histoire de banlieue de Budapest aussi naïve et primitive que celles
qu’ont coutume de raconter les vieilles femmes de Josefstadt. »

 

Lorsque l’on rentre dans la salle du TGP, l’atmosphère foraine est déjà au rendez-vous. Parsemée d’ampoules, la salle plonge le spectateur, dès le début, dans une sorte de monde féerique et pourtant si réel si l’on regarde au plus près du texte de Ferenc Molnar. Car sous ses allures de conte, se cache une véritable trame sociale qui dépeint la misère, le chômage et la violence sans bon sentiment et sans masque aucun. Seul l’arrière-plan forain vient troubler la gravité des thèmes évoqués.

« Je voulais aussi écrire ma pièce de cette manière. Avec le mode de pensée d’un pauvre gars qui travaille sur un manège dans le bois à la périphérie de la ville, avec son imagination primitive. »

Liliom n’est qu’un bonimenteur de foire. Il attire les clients avec ses blagues et les clientes avec sa belle gueule, les draguant et les détroussant sans qu’elles puissent s’en apercevoir, une fois qu’elle lui sont acquises. Sitôt qu’il est renvoyé du manège pour lequel il travaille, alors même qu’il défendait l’une de ces jeunes filles, Liliom sombre dans la misère et la violence. Forcé d’aller habiter chez l’une de ses tantes avec celle qui est désormais devenue sa femme, Julie, il passe ses nuits à jouer et à boire avec son ami Dandy. Mais pis encore, il devient violent vis-à-vis de sa femme, ne sachant que faire de sa situation.

Liliom, c’est surtout ça. L’histoire de la déchirure de la parole, de la fuite du mot. Le langage est cru, direct. les insultes fusent plus que de raison. Mais lorsque l’on ne parvient plus à exprimer là où l’on est, ce que l’on ressent et ce que l’on aimerait dire ou  faire, la violence n’est qu’une échappatoire à cette situation sans issue, ce piège dans lequel un homme se retrouve coincé par la misère. Il parvient à le dire sur son lit de mort en avouant à Julie que les coups n’étaient motivés que par ses pleurs vis-à-vis de la situation de son mari; et Liliom refuse que l’on pleure pour lui.
Qu’importe le temps, la violence revient comme un leitmotiv; même après avoir passé seize ans au purgatoire, lorsqu’il revient enfin régler ses derniers tracas terrestres, Liliom ne parvient pas à capter la situation par le langage. C’est dans cette dernière aventure charnelle, que, comme une mauvaise blague, la vie finit par revenir à lui dans son entièreté, aussi bien dans ses joies que dans ses apories.

« Il m’a frappée fort sur la main, mais cela ne m’a pas fait mal. C’était comme si quelqu’un m’avait caressée tendrement. Le contact de sa grosse main calleuse m’a semblé aussi doux que des lèvres ou un coeur »

Bertrand Brie

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