Liddell, la chienne de dieu

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Sans paroles, un jésus doré boit du vin à côté d’une nonne adorant sa coupe vide

Sans acteurs, des notes des années 70 retentissent sur un plateau déserté

Sans mouvements, Liddell dégueule ses paroles pour survivre.

Car il s’agit de ça, non ? Survivre grâce au théâtre. Liddell, ne monte ses pièces que pour elle-même. On nous dit : Primera carta de San Pablo a los Corintios est le second volet de sa trilogie du Cycle des résurrections, elle interroge sa relation intime au sacré. On doit entendre : vous allez voir l’exorcisme d’une femme s’adonnant à la destruction comme au seul rituel possible face à la monstruosité de toute beauté. On comprend pourquoi elle même admet se considérer moins poète que psychopathe.  

Liddell nous confronte à son incapacité d’être devant l’irrationalité de la beauté, de l’amour, de Dieu. Il y un manque omniprésent contre lequel on se cogne. Nos sens sont insuffisants à percevoir l’essentiel, la parole insuffisante à dire l’essentiel. Que faire sinon s’obstruer les sens, s’arracher la langue (comme elle tente d’ailleurs de faire pendant son monologue). Pour atteindre le Tout, il faut devenir rien. Il y a un désir de fusion qui rend nécessaire l’abnégation. La soumission à l’autre devient le seul moyen de l’atteindre, faute d’amour et de communication possibles. L’érotisme de Liddell est un érotisme de l’impossibilité.

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Angélica Liddell Primera carta de San Pablo a los Corintios. Cantata BWV 4, Christ lag in Todesbanden. Oh, Charles! Première épître de saint Paul aux Corinthiens. Cantate BWV 4, Christ lag in Todesbanden. Oh, Charles! - deux spectacles du Cycle des résurrections 1h25 - Salle Charles Apothéloz En espagnol, surtitré en français Dans Primera carta de San Pablo a los Corintios. Cantata BWV 4, Christ lag in Todesbanden. Oh, Charles ! Angélica Liddell travaille le tressage du sacré avec le profane, puisqu’elle en passe par ce sacrilège : transposer l’ardeur de l’amour pour Dieu, telle que saint Paul l’a décrite, sur les zones de l’amour profane. Comme pour vérifier, par la représentation, que Dieu et l’amour sont la même chose. Ce spectacle ainsi que Tandy, présenté du 26 au 29 mars à Vidy, sont baignés d’une atmosphère baroque, galvanisante, semblent confondre parfois le contexte d’un théâtre avec celui d’une église : ils peuvent se définir comme des vanités, mais davantage par rapport à l’amour que par rapport à la mort. Soit des pièces qui nous rappellent de manière physique que toutes les possessions, toutes les réussites, tous les succès sont lettres mortes sans amour. Angélica Liddell C’est en 2010 que le public de théâtre francophone découvre Angélica Liddell au Festival d’Avignon : elle y présente deux pièces coups de poing, El año de Ricardo et La Casa de la fuerza. Elle travaille pourtant à Madrid avec sa compagnie Atra Bilis depuis 1993, mais jusque-là dans des réseaux de diffusion plus marginaux, plus erformatifs. Chacun de ses spectacles est une tentative de rédemption. Elle prend la douleur du monde sur le plateau, en elle, déplace la sauvagerie de certains dysfonctionnements collectifs sur l’intime de son propre corps, et cherche une expiation dans le geste artistique, même s’il faut pour cela aller jusqu’à la violence, l’épuisement, la mise en dang

“Il n’est pas de sentiment qui jette dans l’exubérance avec plus de force que celui du néant. » Bataille, L’érotisme

Il y a le théâtre et la sortie du théâtre. En sortant d’Angelica Liddell, on se demande très sérieusement pourquoi ne pas « courir nus dans les bois, en hurlant d’amour ». En fait, Primera carta de San Pablo a los Corintios ne nous dit rien. Elle nous donne à penser, nous force à plonger dans une intériorité dérangeante que l’on ne se connaissait pas.

Il n’y a, après Liddell, ni critique ni analyse, seulement une incitation: allez au théâtre – à l’Odéon-Théâtre de l’Europe – allez voir Angelica Liddell, la chienne de Dieu.

Voir aussi : Les Scènes Imaginaires : le théâtre de l’Odéon propose plusieurs immersions dans l’univers des artistes programmés…

Ella Bellone

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