L’heure d’été – Pina Bausch au Théâtre de la Ville (Mai 2015)

Ditta Miranda Jasjfi, danseuse du Tanztheater Wuppertal, dans "Pour les enfants d'hier, d'aujourd'hui et de demain"

En ce début du mois de juillet, l’Artichaut passe à l’heure d’été. A cette occasion, le magazine vous propose des critiques inédites. Un prétexte à se remémorer quelques temps forts culturels, à cheval entre la fin du printemps et le début de la période estivale.

 

Jeux dansants pour toujours

3-® Alexandros Sarakisidis - Copie

Les danseurs du Tanztheater Wuppertal dans « Pour les enfants d’hier, d’aujourd’hui et de demain »

 

Le Tanztheater Wuppertal – Pina Bausch revenait au Théâtre de la Ville, du jeudi 21 au samedi 30 mai, avec Pour les enfants d’hier, d’aujourd’hui et de demain, théâtre dansé aux airs de déclaration d’amour.

Avoir sa place pour l’une des représentations annuelles d’un spectacle de Pina Bausch, par sa propre troupe, implique l’alignement de quelques bonnes étoiles. Les ventes, sitôt ouvertes, affichent déjà complet. Le soir de la première, quelques aspirants spectateurs déçus tentent leur chance sur le parvis du théâtre, une pancarte à la main.

La scénographie de Pour les enfants d’hier, d’aujourd’hui et de demain donne à voir une grande pièce blanche. Sur scène, seize danseurs, au grès de leurs allées et venues, s’amusent à en ouvrir et fermer les panneaux coulissants. Parmi la troupe, l’on retrouve des figures historiques de Wuppertal, comme le Français Dominique Mercy, proche collaborateur de Pina, l’Américaine Julie Anne Stanzak, l’excentrique Nazareth Panadero et l’actuel directeur artistique de la compagnie Lutz Förster. De jeunes figures talentueuses se démarquent, comme Ditta Miranda Jasjfi, à la présence scénique détonante comme un éclat de rire.

Un château de sable en commun

La chorégraphie donne la part belle aux rencontres entre danseurs, à deux voire plus. L’extraordinaire émerge néanmoins des tableaux réunissant la troupe au grand complet. La joyeuse bande s’étreint, s’embrasse et construit un château de sable en commun.

L’humour prédomine dans cet immense terrain de jeu pour adultes mutins et amoureux. Nazareth taquine Lutz lorsqu’il lui fait des avances et Fernando, animé par un désir érotique intense, renifle avec ferveur Hélène et son odeur de gigot. Sur l’air de I put a Spell on you, interprété par Nina Simone, des danseuses séductrices recoiffent certains membres du public avec la brosse d’un balais.

Pour les enfants-® Alexandros Sarakisidis REDEF

Azusa Seyama dans « Pour les enfants d’hier, d’aujourd’hui et de demain »

 

Le grand théâtre des âmes

Le drame ne se situe pour autant jamais bien loin du jardin de Cocagne. Il explose à la figure quand Nazareth troue obsessionnellement son pull avec sa cigarette. Il frappe lorsque Ditta, ne parvenant plus à se mouvoir, se laisse manipuler comme un pantin par ses congénères. Pourtant, même les coups que l’on se donne parfois entre « enfants » peuvent prêter à rire. L’on assiste alors, hilares, à l’échange de coups de pieds aux fesses entre Julie et l’un de ses comparses… tout en ne pouvant s’empêcher de frémir, lorsque ceux-ci jouent à une variation de la « roulette russe » avec leurs chaussures.

 Trois heures de spectacle et tant de détails sur lesquels l’on aimerait s’attarder. L’intensité de son interprétation par les danseurs et la proximité de ces derniers avec le public leur valut une émouvante standing ovation.

Au-delà de la danse, il y avait toujours Pina. Si beaucoup de chorégraphes marchent désormais sur  ses platebandes –d’œillets, d’aucuns parviennent à les franchir complétement. « Fantôme » de ce monde bien avant son décès, en 2009, pour reprendre la formule du journaliste Jean-Marc Adolphe, Pina continue de hanter danseurs et spectateurs avec bienveillance. Chaque deuil nécessite du temps, celui de se replonger dans un héritage. Le répertoire de Pina se fait prélude, il faut en avoir la certitude, à d’autres grands moments de vie dansée.

 

Léa Scherer

 

Représentations données du jeudi 21 mai jusqu’au samedi 30 mai 2015, au Théâtre de la Ville, 2 Place du Châtelet, 75004 Paris, métro : Châtelet. 01 42 74 22 77 ou theatredelaville-paris.com

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