Letter to a man, folie formelle

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Troisième création de Bob Wilson de passage au Théâtre de la Ville cette saison, troisième distribution infernale : après deux productions avec le Berliner Ensemble, l’artiste texan collabore avec Lucinda Childs et Mikhaïl Baryshnikov, deux légendes vivantes de la danse contemporaine. Si l’indéniable grâce du célèbre danseur donne à ce Letter to a man un charme tout particulier, il manque comme souvent chez Bob Wilson, un supplément d’âme, une certaine générosité.

Durant un peu plus d’une heure, on assiste à l’exploration de l’esprit de Vaslav Nijinsky qui sombrait alors dans une folie qui le hanta plus de trente ans. Idée récurrente d’une union avec Dieu, comme un leitmotiv, germes d’une maladie dévorante et derniers éclats d’un des grands génies du XXème siècle, l’adaptation du journal du grand danseur et chorégraphe est pour le moins déroutante. Elle est à la fois heurtée, et forcenée dans ses répétitions presque incessantes. Répétitions du texte en plusieurs langues, répétitions de morceaux chorégraphiques, presque comme on construirait un refrain qui reviendrait hanter le spectateur entre deux évocations.

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Cet hommage – si l’on peut vraiment appeler ça comme ça, puisqu’il s’agit presque de ressusciter l’esprit de Nijinski – a tout d’une mise en scène de Bob Wilson : scénographie et lumières savamment travaillées, texte comme une matière sonore, et comédien comme partie d’un ensemble plastique. La chorégraphie de Lucinda Childs, la patte de Bob Wilson et la grâce de Baryshnikov s’allie parfaitement dans un ensemble bien huilé, mais il manque ce supplément d’âme souvent regretté dans les mises en scène de Bob Wilson, cette générosité qui nous permet de véritablement nous confronter à l’humain, d’autant plus lorsqu’il est hanté par une folie envoûtante comme ce fut le cas pour Vaslav Nijinski. Il manque l’humanité vibrante qui devrait pourtant être la spécificité si particulière que cultive le théâtre, ce qui fait des arts vivants des arts imparfaits, presque bâtards, croisements polymorphes des sensibilités et des spécialités, en somme une rencontre qui se fait de plus en plus rare, le possibilité de prendre le temps d’explorer l’homme. On prend plaisir à voir Letter to a man comme on prend plaisir à voir une perfection technique, mais on regrette que cette imperfection, cette rencontre avec une univers délirant qui faisait la spécificité des mises en scène de Bob Wilson il y a plus d’une vingtaine d’année, soient aux abonnés absents.

Bertrand Brie

Crédits photo: Lucie Jansch

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