L’étranger est une tigresse

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Tigern (La Tigresse) est une douce fresque de poésie urbaine. Né sous la plume de la dramaturge roumaine Gianina Carbunariu, le spectacle est mis en scène par la suédoise Sophia Jupiter et présenté pour la première fois en France pour la soixante-dixième édition du Festival d’Avignon.

Tigern © Christophe Raynaud de Lage

Tigern © Christophe Raynaud de Lage

L’évasion d’une tigresse sert de prétexte au défilé de plusieurs figures d’une grande ville européenne typique. Touriste japonais, banquiers huppés, clochards, vieille dame radine, vieux monsieur sénile, et même pigeon, moineau et corbeau : tous prennent la parole pour raconter leur rencontre avec la tigresse. Cette dernière se fait ainsi à la fois vecteur de cohésion de l’environnement urbain, composé de figures si différentes, et révélateur de cette diversité. Mais surtout, elle se fait révélatrice du rapport différencié que peuvent avoir les habitants d’une ville face au surgissement d’une étrangère. Le spectacle comique et tendre glisse ainsi vers la parabole.

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Tigern © Christophe Raynaud de Lage

Corbeau, moineau, et pigeon, alliés pour fustiger l'étrangère. Tigern © Christophe Raynaud de Lage

Corbeau, moineau, et pigeon, alliés pour fustiger l’étrangère.
Tigern © Christophe Raynaud de Lage

La tigresse est dans l’ensemble rejetée, ou considérée comme une source d’un enrichissement qui nécessite sa soumission et son objectivation : un couple de marginaux cherche à en tirer de l’argent en la transformant en mascotte pour les touristes, tandis que les banquiers veulent changer sa fourrure en garanti contre un crédit. Seul un vieil homme veuf, un peu sénile, adopte la tigresse. Moineau, corbeau et pigeon prennent quant à eux la parole de façon virulente – surtout pour le pigeon et le corbeau, le moineau se retrouvant écrasé sous ces deux « grand-becs » – pour fustiger l’arrivée de cette étrangère qui remet en cause leur survie et menace de leur ôter le pain de la bouche. La fable urbaine s’achève sur la transformation des comédiens en animaux du zoo dans lequel vivait auparavant la tigresse. Otarie, ours, rhinocéros débattent du départ osé et de la fin tragique de la tigresse, dont l’escapade urbaine s’achève sur un coup de fusil.

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Tigern © Christophe Raynaud de Lage

A-t-elle bien fait de quitter ainsi le zoo alors même qu’elle avait un fils en bas âge ? Tout départ n’était-il pas voué à l’échec ? Une fable animalière aux résonances contemporaines qui restent subtiles, portée par un très bon jeu d’acteur. Sophia Jupiter propose en effet une sorte de retour à un théâtre simple, exempt de moyens technologiques, de vidéo, de micro. Un rapport ludique est vite établi avec le public grâce à l’humour des comédiens, qui nous lancent alors que la salle fait silence, à l’heure du début de la représentation : « vous pouvez continuer à parler, on est pas prêts! », provoquant l’hilarité générale. La metteure en scène suédoise permet de retrouver une forme de convivialité, de chaleur théâtrale, presque de rapport intime avec le public.

Marianne Martin

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