Les Particules élémentaires, portrait d’une époque

Simon Gosselin, tous droits réservés

Après une révélation au Festival d’Avignon 2013, la compagnie Si vous pouviez lécher mon cœur joue Les Particules élémentaires à l’Odéon, pièce mise en scène par Julien Gosselin.  Le succès est au rendez-vous aussi bien chez le public que chez la presse, nombreux sont les spécialistes du théâtre qui annoncent la naissance d’un grand metteur en scène. Si tu es prêt à vivre un grand et beau moment de théâtre, laisse donc tes idées sur Houellebecq de côté, et hauts les cœurs.

Les + :
– Une scénographie simple mais efficace
– Des acteurs très dynamiques
– Une ironie et un humour mordants
– La langue peut aussi être très belle

Les – :
– Pas vraiment un moins, mais c’est Houellebecq, donc on peut adorer comme haïr. Une phrase un peu limite sur les musulmans dans le texte, mais rien de bien choquant sinon.

Verdict : 4,5 artichauts sur 5

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Les Particules élémentaires nous racontent l’histoire de deux demi-frères, Bruno et Michel. Michel est un élève, puis un scientifique brillant, qui ne connut aucune véritable relation amoureuse, et devient progressivement étranger à ce genre d’émois. Il travaille avec ardeur sur des organismes génétiquement modifiés, qui sont censés être meilleurs que les originaux. Bruno, lui, est un professeur de français, accro au sexe, et fait régulièrement l’usage de prostituées, participe à des partouzes. Chacun se fait le reflet extrême d’un pan de son époque – je vous laisse un peu de mystère.

« Nous vivons aujourd’hui sous un tout nouveau règne, et l’entrelacement des circonstances enveloppe nos corps, baigne nos corps, dans un halo de joie. Ce que les hommes d’autrefois ont quelquefois pressenti au travers de leur musique, nous le réalisons chaque jour dans la réalité pratique. Ce qui était pour eux du domaine de l’inaccessible et de l’absolu, nous le considérons comme une chose toute simple et bien connue, pourtant, nous ne méprisons pas ces hommes; nous savons ce que nous devons à leurs rêves […] »

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Le récit est raconté lors d’une ère posthumaine qui retrace « la fin de l’ancien règne ». Ces humanoïdes, asexués, connaissent désormais une sorte de plaisir sexuel permanent puisqu’élargi à tout le corps. Ils vivent dans une communauté sans problème, et se surnomment eux-mêmes, ironiquement, en guise de souvenir de leurs ancêtres, « dieux ». Une sorte de société parfaite selon Houellebecq née de l’ancienne époque, c’est-à-dire de notre époque, et comme ces futurs hommes le disent « nous savons que nous ne serions rien sans l’entrelacement de douleur et de joie qui a constitué leur histoire ». En somme, Houellebecq pense la marche de l’humanité comme déterminée, tendue vers cette seule fin, vers ce monde parfait. Mais avant, le monde doit passer la douleur, le libéralisme, la misère sexuelle…

Parce que, si Houellebecq –par ailleurs présent sur le plateau par le truchement d’un acteur – nous parle de ce monde parfait, il évoque aussi la libéralisation des mœurs et ses conséquences. Outre la scène absolument incroyable, où Julien Gosselin représente la vie dans un camp New Age, plusieurs monologues dénoncent les hippies, les beatniks, et les actionnistes viennois comme les ancêtres des tueurs en série et autres satanistes modernes. L’incarnation des dérives de cette libération sexuelle s’incarne en David Di Meola, dont le père tient une communauté hippie au début des années 70, et qui participe vingt ans plus tard, à des sacrifices rituels de nourrissons, et autres meurtres et mutilations barbares. Ces derniers ne sont plus perpétrés par conviction, par une croyance en Satan, mais par simple soif d’assouvir ses envies matérialistes dévorantes.

Simon Gosselin, tous droits réservés

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Dans ce récit de quatre heures, Gosselin ne nous laisse pas nous ennuyer une seule seconde, la pièce est menée tambours battants. Elle est émaillée d’éclats d’ironie qui font mouche quasiment à chaque fois, et les acteurs sont tous très convaincants et énergiques. Cette mise en scène permet de bien mettre en valeur le portrait sans jugement aucun que Houellebecq fait de notre époque, et la société vers laquelle il désire aller et qu’il présente sans complexe aucun, fruit en quelque sorte, de l’eugénisme, et d’une élévation de l’espèce humaine sur tous les plans, mais qui sait ce qu’elle doit à ses ancêtres. Notre époque, imparfaite, est décrite par Houellebecq comme étant la préfiguration de ces humanoïdes quasi-déifiés. C’est elle qui accouche de ce qu’il appelle une « mutation métaphysique » qui va faire que la science va imprégner les esprits et les modes de fonctionnement.

Qu’on soit d’accord ou pas, son récit est passionnant, bien présenté, parfois poétique, et extrêmement bien mis en scène et joué par la compagnie Si vous pouviez lécher mon cœur. Un beau moment de théâtre.

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