Les Nègres revisités par Bob Wilson

Lucie Jansch, tous droits réservés (id. pour la photo d'en-tête)

Le protégé du Festival d’Automne revient encore cette année. Après un The Old Woman triomphal l’an dernier, Bob Wilson arrive à l’Odéon avec sa dernière création. La pièce de Genet est totalement revisitée d’une manière propre au metteur en scène américain, à la demande de Luc Bondy. Que Bob Wilson te fasse frémir de plaisir rien qu’à entendre son nom, ou que tu n’en aies jamais entendu parler, l’Artichaut est là pour toi.

Les + :
– Une scénographie absolument superbe. Les tableaux que nous livre Bob Wilson sont inventifs et d’une esthétique épatante.
– Les acteurs sont globalement tous bons, mais la comédienne jouant Vertu et celui jouant Hérodote Village sont envoûtants.
– L’esthétique de la gestuelle est également très belle, et s’accompagne très bien des voix des acteurs, qui sont toutes superbes
– La musique est très rythmée, et accompagne parfaitement la pièce

Les – :
– Le texte de Genet est coupé à la débroussailleuse et ça se voit. Le parti pris est assumé, mais l’on ne comprend pas grand-chose au texte sur le moment, et ça peut être rebutant.

Verdict potager, direct du primeur : 3,75 artichauts sur 5 (tout dans la nuance)

Lucie Jansch, tous droits réservés (id. pour la photo d’en-tête)

La mise en scène de Wilson s’ouvre sur un tableau presque immobile. Les Nègres, visés par des coups de feu se réfugient dans une maison en torchis. Ainsi, le spectateur, saisi par les coups de mitraillette successifs, voit les acteurs arriver un à un sur scène et se poser dans une sorte de pose presque contemplative avant de s’engouffrer un à un dans l’ouverture de la maison. Cette dernière s’élève alors et laisse place à une scénographie colorée, toute en paillettes et en lumières, sur un fond de musique jazz. Archibald, le maître de cérémonie annonce alors la couleur, en ouvrant la pièce jouée par les noirs pour les dignitaires blancs. Ce rituel résonne avec des événements extérieurs qui viennent troubler la représentation, qui bute elle-même parfois sur le refus des acteurs de se plier aux règles.

Eric Feferberg, tous droits réservés

Eric Feferberg, tous droits réservés

Bob Wilson met donc en scène une mise en abyme dans laquelle on observe une pièce de théâtre dans la pièce, mais qui est elle-même un subterfuge, puisque les Nègres choisissent de mettre à mort, dans leur spectacle, un Nègre grimé en blanche, tandis que les « blancs » ne sont en fait que des Nègres masqués. Si vous n’avez pas compris ce que vous venez de lire, c’est normal. L’incompréhension totale est de mise ici, et il s’agit surtout de laisser se porter par le verbe et par la mise en scène, les coupes de texte de Wilson n’aidant de toute façon pas à la compréhension du spectateur.

Lucie Jansch, tous droits réservés

Lucie Jansch, tous droits réservés

Dans une mise en scène très enjouée, sous forme de music-hall américain, Wilson fait jaillir lumières et couleurs de la scène. Le tout est porté par une superbe musique composée par Dickie Landry, qui nous garde du début à la fin au plus près du spectacle qui se déroule devant nos yeux. Si Bob Wilson est metteur en scène, il ne faut pas oublier qu’il est également plasticien, et avant même de travailler le texte, il construit toute la mise en scène à partir du plateau vide. Cela donne donc une scénographie très travaillée, à la fois immobile et changeante, et des gestes esthétisés qui donnent de superbes tableaux.

Lucie Jansch, tous droits réservés

Lucie Jansch, tous droits réservés

Jean Genet dit, lorsqu’il écrivit sa pièce, que cette dernière ne serait oubliée que lorsqu’auraient « disparu d’une part le mépris et le dégoût, d’autre part la rage impuissante et la haine qui forment le fond des rapports entre les gens de couleur et les Blancs, bref, quand entre les uns et les autres se tendront des liens d’hommes ». Les Nègres ne sont donc qu’une représentation des noirs dans la perspective colonialiste et méprisante des blancs de l’époque ; représentation qui semble en somme, encore très actuelle, puisque les termes dénoncés il y a soixante ans sont encore prononcés dans certaines bouches aujourd’hui. C’est là tout l’objet de cette nouvelle mise en scène des Nègres, montrer que la dénonciation déjà faite au temps de Genet a encore une certaine résonance avec l’actualité.

Si vous êtes prêts à vous laisser porter par une très belle mise en scène, en  suivant le verbe, mais sans être en recherche de son sens immédiat, je ne peux que vous conseiller ce très beau spectacle.

Bertrand Brie

Les Nègres de Bob Wilson seront joués à l’Odéon-Théâtre de l’Europe jusqu’au 21 novembre, et il reste des places !

 

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