Les Frères Karamazov à la dérive

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1879, publication des Frères Karamazov, œuvre majeure de Dostoïevski. 1890, fondation de la Volksbühne de Berlin, qui signifie « théâtre du peuple », et que Castorf dirigea pendant 25 ans. Qualifiée de scène la plus palpitante d’Allemagne pendant de nombreuses années, elle accueillit les plus grands metteurs en scènes et comédiens allemands sous l’ère Castorf. 2016, création des Frères Karamazov, qui n’a plus vraiment grand-chose de ce qui faisait du roman original une œuvre majeure, et qui n’est pas non plus une œuvre populaire ; un spectacle où s’est dissout le caractère corrosif d’une des œuvres majeures du XIXème siècle, où la vidéo parasite la force des arts vivants et où le caractère verbeux est accentué par un dispositif lourd et exigeant. Il semble que le célèbre metteur en scène se soit perdu en route.

6h30, c’est la durée de l’aventure qui se déroule en ce moment à la friche Babcock, le lieu fraîchement récupéré par la MC93 à la Courneuve. Lieu superbe et imposant s’il en est, il est donc inauguré par l’épopée erratique proposée par Castorf. Sur l’ensemble du spectacle, 5h30 environ ne sont composées que de vidéos réalisées en direct dans divers parties closes de la scénographie. L’artiste est connu pour un usage répété de l’outil filmique ; une marque de fabrique soit, mais ici, la vidéo n’est même plus une partie du spectacle, elle est le spectacle. La malaise s’installe lorsque l’on se pose la question de l’effet de ce procédé sur les qualités pourtant si particulières du spectacle vivant. Pourquoi faire 5h30 de vidéo alors que l’on pourrait voir sur scène des comédiens à la puissance indéniable – on pense notamment à celui, d’une force impressionnante, qui fait son monologue sur le toit de Babcock – ? Il y aura toujours des explications à trouver, mais celle généralement utilisée qui est de souligner la complémentarité de la vidéo par rapport à l’acte scénique est ici caduque : la technologie remplace le vivant, elle le parasite – l’usage de la vidéo étant normalement à utiliser à dose thérapeutique au théâtre, ici on frôle l’overdose.

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Autre problème à souligner ici, celui de la tendance verbeuse du spectacle, sans doute propre au monstre de papier qu’est Les Frères Karamazov, mais qui, pour dire vrai, n’a en rien arrangé le sentiment d’agacement qui est progressivement monté en moi. La narration est déconstruite –  c’est peu dire – et on a l’impression d’assister à un parallèle foutraque entre la Russie poutiniste et la grande époque slave qui fait tant fantasmer les lecteurs des grands Russes. Parallèle juste par ailleurs ; on discerne le propos politique fort, mais le fil du récit est si entremêlé qu’avec tous les autres artifices qui obligent le spectateur à rester sur le qui-vive durant les six heures, on finit par s’ennuyer ferme et se perdre en cours tant la force qu’aurait pu avoir le spectacle se dilue progressivement. Surprenant pour l’un des plus grands directeurs d’une des plus grandes institutions populaires allemandes de faire une œuvre si absconse, difficile d’accès et élitiste.

Malheureuse expérience si l’on regarde le lieu qui a accueilli Castorf toute cette semaine : une ancienne friche industrielle en plein cœur de La Courneuve, superbe et imposante. La scénographie – par ailleurs fort bien imaginée et impressionnante d’ingéniosité – fut malheureusement mal adaptée au lieu qui aurait pourtant pu être un grand terrain de jeu au vu du format du spectacle ; un panneau Coca-Cola tout en néons brille au loin, et lorsqu’un personnage parcourut le lieu sur toute sa longueur au début de la pièce, on aurait pu penser que le vaste espace vide sur le côté de la scène serait exploité – ce qui ne fut pas le cas -. L’hystérie policée qui domine tout du long ne parvient malheureusement pas à pousser à un envahissement de l’ensemble de l’ancienne usine par les comédiens.

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A l’intérieur de cette friche, on retrouve l’équipe de la MC93, manifestement ravie de reprendre et accueillante. Tout est fait pour mettre à l’aise, et tous sont manifestement heureux d’être de nouveau au contact du public. La bonne idée pour les étudiant : un bar pas cher, avec du café pas cher, et des fruits bons et… pas chers (mention spéciale aux prunes, il fallait le préciser). Dehors, deux food trucks utiles pour la pause et adaptés pour l’occasion – un servait des currywurst tout droit venues de Berlin. Dommage donc que l’expérience ait été aussi éprouvante, mais cela m’engage à revenir à la MC93 malgré tout, tant pour le lieu que pour la belle programmation qui s’annonce.

Les Frères Karamazov, c’est le spectacle que j’aurais aimé adorer, mais où il n’y a pas de demi-mesure – le confirment les applaudissements délirants d’une partie de la salle à la fin, couplés au départs réguliers de spectateurs qui rythmèrent le cours des six heures. Et puis, si le spectacle vivant est fait pour débattre, vivre et ressentir, n’est-ce pas signe que l’esprit du théâtre est encore bien vif lorsque l’on ressort énervé d’une salle ?

Bertrand Brie

A la MC93, friche industrielle Babcock, jusqu’au 14 septembre

Crédits Photo: Thomas Aurin

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