Les Bibliothèques de l’Odéon accueillent Erri de Luca

erri de luca

Hier soir, à 20h, la grande salle de l’Odéon recevait Erri de Luca pour un long dialogue avec Sylvain Bourmeau, journaliste de France Culture. Si l’on connaît l’œuvre de cet écrivain italien, c’est sans doute un grand bonheur de rencontrer l’homme derrière les livres, de voir certaines pages s’éclairer grâce aux récits biographiques auquel il se livre. Et si, comme moi, vous êtes venu en simple curieux, cette rencontre des Bibliothèques de l’Odéon se révèle une belle surprise. Car Erri de Luca est loin d’être ennuyeux : petit homme âgé aux yeux plissés par un sourire malicieux, il parle parfaitement français avec un sympathique accent napolitain, et surtout une langue fort particulière. Son langage est imagé, ses formules détonantes et ses néologismes assez charmants. Retenons par exemple ses mots sur le siècle qui vient de s’écouler : « ce diable de vingtième siècle auquel je suis affectionné a tout de même été bien encombrant ! » Avec ses révolutions et ses migrations, le vingtième siècle est, selon lui, un siècle de poètes plus qu’aucun autre : car en prison ou en exil, on a rarement le nécessaire pour écrire un roman, alors qu’un auteur réussira toujours à griffonner quelques vers sur un bout de quelque chose. Ainsi, Erri de Luca évoque de fort nombreux sujets, de son enfance, qu’il a passée à Montedidio, un quartier très populaire de Naples, à son engagement politique. Militant d’un parti d’extrême-gauche italien, puis prenant la tête du mouvement de grève chez Fiat lorsqu’il y était employé, de Luca s’est réfugié en France pour échapper aux lois italiennes réprimant les indignés en son genre. L’entretien avec Sylvain Bourmeau débute justement sur le procès pour « incitation au sabotage » dont il vient d’être relaxé, acte dont l’accuse la compagnie Lyon Turin Ferroviaire. Interrogé sur ces ennuis juridiques, l’écrivain répond qu’il est fier de ce mot « saboter », que « le vocabulaire mondial » doit aux Français ; un verbe qui a voyagé depuis la bouche des ouvriers qui protestaient de façon pacifique et solidaire, en détruisant la production.

Des extraits de son ouvrage Montedidio sont lus par la comédienne Anne Consigny: sa voix tendre narre le récit d’un enfant de treize ans, déscolarisé pour travailler auprès de son père, qui reçoit comme cadeau de Noël un boomerang, mais réalise qu’il ne pourra jamais le lancer, vivant dans le quartier surpeuplé de Montedidio, où comme le résume sa mère : « les passants sont si serrés qu’ils ne savent même plus où cracher dans la rue». En bref, une rencontre agréable et intéressante, qui donne envie de se plonger dans l’univers de cet original et engagé écrivain italien. Erri nous fait rire, grâce à son usage fleuri de la langue française et par ses anecdotes (lorsqu’il explique, par exemple, que le torticoli dont il souffre et qui l’empêche de regarder en face Sylvain Bourmeau lui vient d’une session de surf ; un sport auquel il vient tout juste de s’essayer). Cependant, on retrouve également l’émotion contenue dans la puissance de ses mots, notamment au cours de la lecture, que fait l’auteur lui-même, de sa voix rauque, d’un poème sur les naufragés de Lampedusa. Un écrivain et des Bibliothèques à découvrir, résolument.

Marianne Martin

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