Les ailes du désir en Avignon

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« Cassiel, je suis las de mon existence éternelle. J’aimerais ne plus survoler. Ne plus être là sans y être vraiment. J’aimerais sentir le poids réel de l’existence. »

Les admirateurs du cinéaste Wes Wenders reconnaîtront les prières de Damiel, cet ange des Ailes du désir qui rêvait de connaître la condition humaine – cette dernière impliquant, certes, l’assurance nouvelle d’une mort certaine, mais également l’accès à la seule forme de vie authentique, à une immanence ardemment désirée.

Si cette création de Gérard Vantaggioli est une adaptation sur les planches des Ailes du désir, film tourné par Wenders en République Fédérale Allemande en 1986, ce n’est pas le Berlin d’avant la chute du mur, qui défile sous nos yeux. Projeté sur la scène du théâtre du Chien qui fume, ce sont des vues aériennes du Rhône, métallique, et les toits rose pâle d’une ville aux tons doux comme le pain : c’est à une transposition du chef d’œuvre de Wes Wenders dans notre Avignon du festival, que nous assistons. La jeune humaine, dont les charmes donnent à Damiel envie de connaître la matérialité de la vie humaine, n’est plus comme dans le film une trapéziste berlinoise, mais une jolie comédienne, dont la première approche à grand pas. Cependant, si le lieu change, toute la poésie du film demeure, revêtant même, sur la scène du théâtre, des formes renouvelées. La compagnie de Gérard Vantaggioli livre un petit bijou de poésie, tout en pudeur, en discrétion, porté une scénographie et un jeu théâtral emprunts de délicatesse. La puissance de l’émotion est pourtant bien présente. Les comédiens interprétant les anges égrènent avec une grande douceur le poème du Peter Handke, également déclamé dans le film.

Lorsque l’enfant était enfant… Il ne savait pas qu’il était enfant. Tout pour lui avait une âme. Et toutes les âmes étaient une.

Les anges nous rappellent ensuite la diversité de l’humanité dans ce qu’elle a de plus touchant, à travers le récit de scènes qui les ont émus, surpris, amusés. De ce « passant qui a fermé son parapluie pour se laisser tremper » à cet homme accoudé au bar, qui depuis six mois consulte les offres d’emplois, achevant aujourd’hui son quatrième verre.

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Gérard Vantaggioli restitue l’essence du chef d’œuvre du cinéma allemand. Son spectacle propose une ode vibrante à l’humanité, joliment détonante en ces temps de grisaille, de crises, de guerres latentes et mondialisées. Sur les planches prend forme une célébration du bonheur de l’instant, tels que seuls le connaissent les enfants. Ce dernier échappe cependant longtemps à Damiel et Marion, pour des raisons différentes. En effet, l’ange, éternel, ne peut connaître l’instantanéité, tandis que la comédienne est opprimée entre un passé trop lourd et un futur angoissant, qui l’empêche de vivre dans le présent et donc d’exercer son art.

Un moment de poésie doux comme un nuage, malgré parfois, quelques maladresses dans le jeu d’une partie des acteurs. On ne comprend pas tout, il persiste une forme de non-aboutissement dans cette proposition d’adaptation théâtrale des Ailes du désir. Et pourtant, il en émane une forme de spontanéité, qui serait mièvre sans  d’indéniables trouvailles scéniques. Parmi ces dernières, notons les silhouettes enlacées du clocher d’Avignon, dont l’image est projetée, oscillant entre le noir et blanc et la couleur, entre le regard intemporel des anges et celui des hommes.

Une pièce à voir, pour les amateurs du cinéma de Wenders, et pour ceux qui souhaitent le découvrir.

Dans le Off, au Théâtre du Chien qui fume, du 6 au 30 juillet.

Marianne Martin

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