L’épopée d’une paire d’oreilles

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La salle est petite, chaleureuse. On nous demande de remplir d’abord les premiers rangs et en effet la salle reste à demie vide. Mais ce vide n’est pas pesant, il est intimiste. J’ai le temps de lire le résumé concocté par Zabou Breitman, la metteur en scène et scénographe. J’ai hâte.
A 21h04, la lumière en salle s’estompe, le rideau se lève et je suis emportée pour les prochaines 90 minutes. Emportée, vraiment. L’écriture n’est pourtant pas renversante, la scénographie n’est pas époustouflante mais je me laisse séduire par le conte autobiographique d’Isabelle Fruchart.

Le décor est simple, mais beau, poétique. Un petit jardin vert sur la scène, un tabouret, et une boite jaune où sont entreposés un journal de bord et quelques accessoires. Et puis elle rentre.

Isabelle Fruchart, nous raconte son histoire. Celle de sa surdité, mais surtout celle de sa nouvelle paire d’oreilles, jour par jour, en suivant son journal. Elle se fait appareiller à 37 ans. L’actrice est pourtant sourde depuis son adolescence. On partage sa colère et sa frustration face à l’inefficacité d’un système médical qui ne la diagnostique que douze année après la perte (aujourd’hui toujours inexplicable) de 70% de son audition aux deux oreilles. On rit, mais on rit jaune face à la méthode Tomatis, face au fascia, aux audiogrammes, aux ORL et à toute une série de soi-disant spécialistes qui ne détecte pas son handicap. On partage son rejet de se sentir handicapée, différente.

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« 1er octobre Jour 1 J’ai les mains moites, le cœur battant. Je ne sais pas à quoi m’attendre. Une voix parle et c’est la mienne. J’entends ma voix. En dolby stéréo à travers les micros. J’entends ma voix. Mais alors, avant, je ne m’entendais pas ? Je vais enfin pouvoir m’écouter. C’est la première chose que je me dis. » Extrait du Journal de Ma Nouvelle Oreille, Isabelle Fruchart

Elle rentre en imitant Chaplin, dont une vidéo est diffusée sur un drap. Elle devient son alter ego pendant quelques minutes. Le sens, double, nous propulse dans son univers. C’est à la fois la représentation du film muet, mais aussi la preuve que le langage ne passe pas que par les mots.

 

Je suis emportée pendant 90 minutes…
Ce qui m’a touchée, ce qui m’a fascinée tout au long de son récit, ce sont les petites anecdotes. Les moyens de substitution, d’adaptation qu’elle met en place. Ils mènent à des situations parfois très drôles, des quiproquos qui ponctuent sa vie parce qu’elle a mal interprétés les petites séries de sons qu’elle perçoit ou parce qu’elle associe aux mouvements de lèvres des mots improbables.

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Isabelle Fruchart raconte qu’elle joue une diva dans une pièce en Allemagne : « Le metteur en scène propose que pendant la fanfare comme tous les autres artistes, je joue d’un instrument de musique, n’ayant pas le temps d’apprendre la clarinette j’ai droit au… (elle sort un triangle). En soi ça ne me gêne pas, simplement c’est le seul instrument que je n’entends absolument pas. »

Emportée vraiment…
Si l’on ne peut pas parler d’une comédie, on rit souvent. On est ému aussi quand l’actrice, les larmes aux yeux est d’une véracité dans son interprétation qui est poignante. Comme le dit Zabou Breitman  « Ça m’a fait drôle, ça m’a fait triste » : le fait que son handicap, invisible, soit tant ignoré. Que tous, nous ne prêtons pas au quotidien une attention suffisante à ses gens dans l’effort constant, que l’on prend « pour acquis la perfection humaine ». Le handicap que l’on ne connait que si peu, on en découvre une vérité, qui n’a pas la prétention d’être universelle et qui justement est touchante dans son unicité.
Finalement la grande force de la pièce : c’est le fait que Isabelle Fruchart nous raconte une histoire qui vaut le coup d’être racontée, mais surtout son histoire à elle. Elle nous explique avant une grande sincérité, comment, en regagnant son ouïe, elle réapprend à s’écouter : dans les deux sens du terme. Très littéralement, puisque ça voix elle la première chose qu’elle entend avec ses nouvelles oreilles. Mais aussi métaphoriquement puisqu’en retrouvant l’ouïe, Isabelle prend la résolution de ne plus se laisser faire, d’entendre les messages que son corps lui envoie, d’écouter son instinct.

 

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Infos Pratiques :
Ecrit et interprété par Isabelle Fruchart,
Mise en scène par Zabou Breitman
Au studio Hebertot, Paris 17e
Durée : 1h20
Le texte est publié aux éditions Les Cygnes
Le spectacle Journal de ma nouvelle oreille a reçu le prix AGIR AU QUOTIDIEN 2014  décerné par AGIR POUR L’AUDITION

Jusqu’au 25 Novembre 2015
Du mardi au vendredi à 21h / Samedi à 15h et à 21h

Juliette Descroix

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