Le voyage dans la Lune – Jacques Offenbach

crédit Opéra de Massy / DK

Les 10 et 11 janvier dernier, l’Opéra de Massy présentait un opéra emblématique de l’œuvre de Jacques Offenbach : Le voyage dans la Lune. Cet opéra-bouffe féérie, dont le metteur en scène Olivier Desbordes nous propose une adaptation actualisée, s’avère être une peinture très critique de notre société moderne, que l’extravagance, l’imagination du ridicule et la poésie rendent presque douce aux yeux du spectateur, le sauvant alors de l’amertume que pourrait lui procurer la contemplation de son propre univers.

Les plus :

  • La richesse de la construction de cet opéra. Conçu aussi bien pour les enfants que pour les adultes, l’humour y est pensé dans sa pluralité et se révèle être accessible à différentes échelles.
  • La poésie de l’histoire qui donne toute sa dimension à ce qu’est l’amour. On comprend très vite que trouver l’amour est un projet encore plus ambitieux que de décrocher la lune. Tantôt dépeint comme une maladie destructrice, tantôt comme le réveil de la part la plus noble qui fait les hommes, il est indéniablement une puissance que rien ne canalise : on ne peut pas empêcher l’amour pour Offenbach, qui destine ses deux amants à s’aimer envers et contre toutes les conventions qui les en empêchent.

Le moins :

  • Bien que certaines piques se révèlent assez justes et très subtiles dans cette critique de notre société, la grossièreté des étiquettes accolées aux personnages (« gentils hippies amoureux VS méchants capitalistes au cœur froid») a tendance à accroître l’hétérogénéité d’un tout perdant alors de sa pertinence.
  • Le manque de cohérence de certains éléments de la mise en scène se fait aussi sentir par l’introduction de personnages ne servant aucunement le propos dans le dernier acte, et brisant alors le fil conducteur de l’œuvre.
  • Un opéra qui veut nourrir toutes les bouches, alors que celles-ci ne mangent pas du même pain, prend le risque de faire subir une petite indigestion à ses spectateurs… L’impression de lourdeur à certains moments dans la composition du scénario est en quelque sorte le revers de la volonté de produire une œuvre largement accessible.

Note : 2,5 artichauts sur 5

crédit Opéra de Massy / DK

crédit Opéra de Massy / DK

Le Voyage dans la Lune conte les aventures d’un jeune prince qui préfère, grâce un gigantesque canon, se rendre sur la Lune plutôt que de prendre la couronne. Là, le Prince Caprice rencontre une société sans amour où on livre les enfants à leurs futurs parents et où les femmes sont, soit ménagères, soit des objets de luxe. En vérité, cette immersion dans la société de la Lune n’est – à quelques détails près – autre qu’un regard posé sur notre civilisation moderne. Les femmes de la Lune sont à l’image de ce que nous vendent les papiers glacés, le marketing, et tous les instruments utilisés par le capitalisme pour couronner cet « American way of life ». Parfaites dans leur rôle de « homemaker », glorifiées pour leur beauté, elles sont le reflet d’une société figée dans la perfection. Or, ce qui est parfait n’accomplissant pas de performance mais œuvrant en état de repos, les habitants de la Lune sont les victimes de l’oppression d’une société construite par eux-mêmes. Ainsi, l’homme a donné à sa vie des formes qui, au moins en apparence, sont plus fortes que lui, l’empêchant d’être capable d’aimer, de jouir de la liberté de son être.

Mais qu’est-ce qu’un homme incapable d’aimer ? Dans quelle mesure peut-on certifier la signifiance d’une vie sans amour ? Vivre à travers des conventions est-ce réellement vivre ? Offenbach nous hurle que non, et nous le montre par l’absurdité de la situation d’un amour impossible entre Caprice Fantasia, princesse de la Lune. Fantasia est victime de La Société du Spectacle, au sens de Guy Debors. Citoyenne d’un monde, devenu temple du faux, Fantasia vit sur une planète où l’on peut prendre acte de la victoire économique, spectaculaire du faux sur le vrai, orchestré par le monde économique capitaliste. Ainsi, lorsque Guy Debors, dans sa thèse numéro 8 du premier chapitre de La société du spectacle, remarque que « la réalité vécue est matériellement envahie par la société du spectacle », il nous est aisé de mettre cette réflexion sur notre société en miroir avec la situation des habitants de la Lune, qui accomplissent quotidiennement tout ce travail par lequel l’homme interpose une série d’objets entre son être et ce dont il a besoin. Ils sont des pantins, des consommateurs, dont les désirs sont aliénés car médiatisés, orchestrés par la société du spectacle. Elle n’est pas un mode de vie, mais un instrument conduisant à la scission de l’homme et ce à quoi il aspire au plus profond de sa subjectivité. L’amour apparait alors comme l’antidote au poison que la société déverse dans les veines des hommes et des femmes de la Lune. Et comme le Voyage dans la Lune reste une féérie, Offenbach s’autorise à réinventer la Genèse : son héros offre à sa dulcinée une pomme qui, lorsqu’elle la croque, la délivre de son paradis de perfection froide. Ensemble et forts de leur amour, ils renversent le système établi sur la Lune, survivent à une explosion nucléaire et rentrent finalement sur Terre pour y vivre leur passion. Mais là, malheureusement, on ne mange plus de mon pain …

Charlotte Delphis

–> Programmation de l’Opéra de Massy : http://www.opera-massy.com/fr/spectacles/

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