Le Testament de Marie, ou la spectatrice émancipée

Après vingt ans d’absence à l’Odéon, la metteuse en scène Déborah Warner revient sur la scène de la salle historique du 6ème arrondissement. Alors qu’elle avait déjà travaillé avec Dominique Blanc dans Maison de Poupée d’Henrik Ibsen, elle propose cette fois-ci un seul en scène sur mesure pour l’immense comédienne récemment entrée au Français. Essai transformé pour ce Testament de Marie qui laisse à voir la douleur et la force d’une mère faite taiseuse depuis de nombreux siècles.

C’est dans une salle à la ferveur étonnamment toute religieuse qu’entre le public du Théâtre de l’Odéon. Invités à déambuler sur la scène, les spectateurs peuvent apprécier Dominique Blanc, emmurée par quatre grandes vitres de plexiglas, vêtue d’un habit rouge et blanc et d’un grand voile bleu délicatement posée sur le haut de sa tête. On y décèle sans mal la référence à l’iconographie virginale, largement appuyée par les cierges et bougies posées dans des renfoncements au fond de la scène et autour de cette Marie à la fois classique et percutante. Alors que sa prison transparente se soulève, elle sort calmement de scène, un vautour posé sur le poignet. La mise en scène du monologue de Colm Toibin met, ceci dit, rapidement un terme au mysticisme ambiant lorsqu’il fait parler cette Vierge désormais habillée d’une chemise et d’un jean.

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Désacralisation de cette figure du silence, de cette femme qui, bien que centrale dans les dogmes religieux, ne prend la parole que très rarement, et souvent pour n’exprimer que fidélité et dévotion vis-à-vis de son fils. On découvre ici un personnage presque volubile dont la mémoire vient se confronter aux récits officiels. Donner une voix à Marie, c’est ouvrir la parole à ceux qui sont réduits au silence, c’est exprimer l’amour d’une mère sans angélisme. Il s’agit de montrer que la mère et l’enfant ne se confondent pas dans un seul discours, et que Marie, dans sa subjectivité et l’amour qu’elle porte à son fils, participe à défaire le personnage privé du personnage public. Dans un discours lumineux de 2005, David Foster Wallace appelait à chacun à tâcher de comprendre où se nichent les intentions d’autrui, à partir dans une exploration de la présence publique pour se refuser à une objectivation de la rencontre, pour ne pas juger autrui à la lumière de ce que l’on voit seulement. Dans cette déconstruction singulière de la figure virginale, c’est exactement ce que permettent Deborah Warner et Dominique Blanc : partir à la rencontre d’autrui pour mieux le comprendre. Fort d’une interprétation nuancée, Le Testament de Marie dégage une étrangeté forte et marquante sans pour autant que viennent se confondre spectateurs et actrice. On nous invite ici à la sympathie, et non à l’empathie, à la rencontre et l’altruisme et non au monopole émotif. Et on se jette à corps perdu dans la délicatesse et la rugosité des paroles d’une Dominique Blanc toute en force et en aspérités.

Bertrand Brie

Jusqu’au 3 juin au Théâtre de l’Odéon – 6ème arrondissement
Photos: Ruth Walz

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