Le seul à seul de Wajdi Mouawad

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Il apparaît. Seul. Nu. Effacé. Dans toute sa vulnérabilité qu’il incarne avec autant de sincérité que possible. Il ? C’est Harwan, un étudiant qui s’apprête à terminer sa thèse en sociologie imaginaire sur « le cadre comme espace identitaire dans les solos de Robert Lepage ». Il est né au Liban, il a grandi en France, il vit au Québec. Pétri par le doute né de ce décalage de l’exil comme une « impossibilité de ne jamais rattraper ce petit retard », le personnage ressemble à s’y méprendre à son créateur, Wajdi Mouawad, qui assume entièrement la création de la pièce de son écriture, à sa mise en scène, à son interprétation. Et c’est là alors que le seul devient pluriel, mû par la multiplicité des endroits qui les (le personnage et son créateur) habitent, chargé par la multiplicité de ces seuls qui nous habitent, transcendé par tous ces seuls que nous sommes en tant que spectateurs qui les regardent.  

Le monologue de deux heures pourrait effrayer mais la polyphonie des écritures et la duplicité des voix font du spectacle un véritable terrain de connexion. Les mots écrits n’en sont pas les seules répliques mais répondent aussi aux vidéos, aux voix enregistrées, à la musique, au décor simple mais aisément modulable par l’artiste dans sa confrontation à lui-même. Dès le début de la pièce, Harwan (Wajdi ?) se fait narguer par son alter ego, projeté sur le mur en ombre chinoise dans un mouvement à contrecourant de ses actes sur scène. Le jeu subtil de l’entrelacement des écritures devient alors la caisse de résonnance du dédoublement interne du personnage pris dans ses frustrations à l’origine de son mal d’être.

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Photo Thibault Baron

 Là où Harwan se faisait porter par un courant sur lequel il n’avait aucun contrôle, l’intime monologue qu’il a avec son père prétendument dans le coma révèle son désarroi face au sentiment de se laisser prendre dans cette « vie banale qui l’avale » jugulée par les contraintes et les normes sociales qui l’empêchent véritablement d’être. Il aurait voulu être cette étoile filante capable de s’enflammer et d’embraser le cœur de ceux qui la contemplaient. L’étau se resserre au cours de ce moment fort à la recherche d’un père où la communication n’est faite que de silences et de reproches. Le langage devient plus poétique comme pour mieux nous préparer au renversement soudain de situation qui nous mènera au cœur des rêves déchaînés de violence de Harwan. Le téléphone sonne, c’est sa sœur de l’autre côté du mur qui le prévient : ce n’est pas son père mais lui qui est dans le coma et nous sommes avec lui, en lui. La valise pleine de peinture qu’il a prise par erreur pour la sienne devient alors une aubaine, une opportunité de libération par la création. Les mots s’estompent au profit de la couleur et du mouvement pour exprimer ces maux qui le broient.

Les murs du décor se resserrent autour de lui, l’enfermant dans son coma. Et c’est pourtant là qu’il s’y sent le plus libre, détaché de toutes limites imposées, délivré de cette enveloppe charnelle maladroite qui le contraignait. Le choix pour la vie ne tient qu’à sa volonté. Un mouvement enfiévré l’emporte dans une transe ultime barbouillé de peinture qui l’amènera jusqu’à se crever les yeux, comme pour refuser, tel un Œdipe des temps modernes, cette réalité qui ne le satisfait pas intégralement. Mais c’est pourtant dans cet aveuglement qu’il finira par trouver les réponses qu’il cherchait. L’appel de son professeur en est le déclic : il est attendu, reconnu dans son existence même.  Il déchire alors la toile du Retour du fils prodigue de Rembrandt dont il s’est fait lui-même le sujet pour passer de l’autre côté du miroir. Le tableau n’est pas choisi au hasard : ce fut le déclic de Wajdi Mouawad pour la création de sa pièce. Cette incarnation symbolique lui donnera les clés de résolution de son mal d’être tant dans la relation tue avec son père que dans le sentiment d’avoir raté sa vie, d’être passé à côté de quelque chose de fondamental. Et ce quelque chose, c’est l’art. L’art qui le fait renaître de ses cendres. L’art qui lui fait sublimer ses frustrations. L’art qui lui fait transcender les frontières dans un langage universel au-delà du seul.

Photo Thibault Baron

Photo Thibault Baron

Ce premier volet signe une nouvelle épopée intitulée Domestique qui s’inscrit au cœur du théâtre de l’intime où l’on y reconnaît bien la plume habile de Wajdi Mouawad. Un bon moyen de lancer sa première rentrée théâtrale en tant que directeur du Théâtre de la Colline.

Vous l’aurez compris, on en ressort nous-même aveuglés, éblouis de son génie tous pris par la pertinence de ce dialogue interne qui brille de sincérité. On en ressort aussi vidés sous le choc esthétique et émotionnel de cette intelligente catharsis. Sortir du cadre. Sortir de soi. Tout est dans ce pouvoir de l’art pour rendre l’invisible visible. Et nous libérer de cet aveuglement.

Faustine Besançon

Seuls, texte, mise en scène et avec Wajdi Mouawad au théâtre de la Colline du 23 septembre au 9 octobre

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