LE MYTHE DE PICASSO

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A l’occasion de l’exposition Picasso.mania au Grand Palais, le Pôle Arts Plastiques de votre Bureau des Arts a reçu à Sciences Po Didier Ottinger, commissaire de l’exposition, Guy Boyer, rédacteur en chef du magazine Connaissance des Arts, et Vincent Corpet, artiste contemporain exposé au Grand Palais, pour nous parler de la postérité de Picasso. Depuis le premier hommage rendu au « génie artistique moderne » en 1971, une centaine d’expositions consacrés à l’artiste se sont succédées ; alors, « que dire de neuf sur Picasso ? », s’est interrogé Didier Ottinger. Picasso.mania questionne ce que cet « ogre polymorphe » est devenu dans l’imaginaire collectif, et ce qu’il a suscité comme postérité directe.

© Rmn-Grand Palais / Photo Didier Plowy, Paris 2015

© Rmn-Grand Palais / Photo Didier Plowy, Paris 2015

Renommé de par le monde, Picasso a été célébré par des artistes issus de courants les plus variés. Pour introduire l’exposition, Didier Ottinger a demandé à des artistes contemporains d’exprimer leurs sentiments vis-à-vis du maître. Pour Frank Stella, c’est Picasso qui a inauguré la peinture expressionniste abstraite américaine. La sculptrice Sarah Sze le voit quant à elle tel « un guerrier face à son art », qui est un art de l’infini, un jeu d’invention, de déconstruction et de reconstruction perpétuelle. C’est un art de l’émancipation selon Vincent Corpet : « Picasso, comme l’ont fait Kandinsky et Duchamp, casse la perspective. Il détruit le point de vue et ainsi, il nous émancipe de toute notion de style ». Ce que résume Frank Gehry en déclarant avec émotion que l’art de Picasso « just gave me freedom ».

Pablo Picasso, Acrobate bleu, 1929 © Succession Picasso 2015 / photo Centre Pompidou, MNAMCCI, dist. Rmn-Grand Palais / Philippe Migeat

Pablo Picasso, Acrobate bleu, 1929 © Succession Picasso 2015 / photo Centre Pompidou, MNAMCCI,
dist. Rmn-Grand Palais / Philippe Migeat

Picasso ne se revendiquait pas d’un art « expérimental », mais peu importe ce que dit Picasso. Chaque artiste en a une représentation très personnelle, parce qu’il se meut constamment dans un processus de métamorphose, et repousse sans cesse les limites du possible. C’est pourquoi Didier Ottinger a voulu rendre compte de trois périodes du peintre, le cubisme, le visage face-profil et son œuvre tardive, et saisir ce que chacun de ces moments pouvait susciter comme postérité. David Hockney a compris que le cubisme, en inaugurant la représentation simultanée des différents aspects d’un objet, était un réalisme radical. D’autres y voient une abstraction. Picasso est inépuisable de ressources. Au fond, pour lui, « ce qui compte en art c’est de trouver des solutions neuves à des problèmes formels », comme l’écrivait Gombrich. Après lui, la démarche est restée. Il a été une « révélation », un « souffle », selon les mots d’Agnès Varda.

Andy Warhol, Head (after Picasso) No XII, 1985 © The The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc. / ADAGP, Paris 2015

Andy Warhol, Head (after Picasso) No XII, 1985 © The The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc. / ADAGP, Paris 2015

Lorsque les pop artists découvrent et détournent les œuvres de Picasso, elles deviennent aussi facilement identifiables que des objets de consommation courante. Aujourd’hui, l’image de Picasso est diffractée dans toutes les strates de la culture populaire, du cinéma d’Orson Welles au rap de Jay-z, des ballets de Marta Graham jusqu’à l’industrie automobile. Certaines de ses œuvres sont devenues des symboles – ainsi des Demoiselles d’Avignon. Loin d’être immuable, le sens est perpétuellement repensé dans différentes œuvres qui semblent se répondre par jeu de ricochets. Certains artistes utilisent l’iconographie du tableau pour créer des œuvres nouvelles ; d’autres, comme Jeff Koons, réalisent de nouveau le syncrétisme entre le primitivisme africain et la tradition européenne présent dans l’œuvre originelle ; enfin, des artistes africains, comme L. R. Agbodjilou, dénoncent justement le colonialisme inhérent à cette appropriation de l’art africain.

Robert Colescott, Les Demoiselles d’Alabama (Des Nudas), 1985 © Robert Colescott estate / Greenville County Museum of Art

Robert Colescott, Les Demoiselles d’Alabama (Des Nudas), 1985 © Robert Colescott estate / Greenville County Museum of Art

Derrière l’expérience directe de l’œuvre, l’art picassien possède une portée universelle. Lorsqu’il fait le récit du massacre de Guernica, Picasso raconte aussi la Shoah et la guerre du Vietnam. Duthuit aurait pu parler de Picasso et non pas de Matisse lorsqu’il disait que « traversant la forme qui prolonge le geste du peintre pour nous transmettre l’élan qui l’inspira ou d’autre voudraient découvrir une image, nous ne trouvons directement transmise à la conscience, qu’une énergie » : cette énergie picassienne, elle a été arrachée à ses œuvres et consommée, réinventée, exploitée – mais jamais épuisée. Les vidéos de la photographe néerlandaise Rineke Dijkstra, qui filme l’expérience primitive d’enfants découvrant La Femme qui pleure, font surgir, avec une évidence touchante, l’universalisme de l’œuvre du peintre Espagnol.

Vincent Corpet, Le Trente décembre (144), 1990-1991 © Vincent Corpet

Vincent Corpet, Le Trente décembre (144), 1990-1991 © Vincent Corpet

L’architecte Frank Gehry, filmé à l’occasion de l’exposition, affirme que Picasso « a essayé de permettre à chacun d’entrer dans son art ». Finalement, ce que Picasso inaugure, c’est peut-être un art démocratique. Parce qu’il réalise un idéal de liberté en émancipant les artistes de la contrainte du style, parce que son image est omniprésente dans la culture populaire, parce qu’il peut être lu à l’infini et nous semble universel. Cela a profondément marqué l’art et la culture de notre siècle. A la question : « Vous continuerez longtemps à peindre ? », Picasso répondait : « Oui, parce que pour moi, c’est une manie ». Aujourd’hui, sans doute le maître continue-t-il à peindre, par nous, par les artistes exposés au Grand Palais qui perpétuent le souffle inaugurée par le maître ; sans doute son art est-il encore bien vivant.

Cléo SCHWINDEHAMMER

Infos pratiques :

Picasso.mania

Jusqu’au 29 février au Grand Palais

Lundi, jeudi et dimanche de 10h à 20h

Nocturne le mercredi, vendredi et samedi de 10h à 22h

Fermé le mardi sauf pendant les vacances scolaires

Tarif réduit : 10 €

Gratuit avec le pass sésame (voir offre BdA)

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