Le maniement des larmes

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« Douze mille mots, deux heures, trois parties, et que des faits. » C’est ainsi que Nicolas Lambert présente sa pièce, une composition hybride et magistrale qui critique avec subtilité la politique contemporaine française. Si elle vient conclure le triptyque « bleu-blanc-rouge », il est tout à fait possible d’apprécier Le maniement des larmes sans avoir vu les deux premiers volets, le tout étant à comprendre avant tout comme un cycle.

En partant de l’attentat du 8 mai 2002 à Karachi au Pakistan, puis en évoquant pêle-mêle le financement de la campagne de Balladur et les diverses bévues de la présidence Sarkozy, l’auteur tisse le portrait effrayant d’une France contemporaine « a-démocratique ». Nicolas Lambert se sert d’extraits de discours, de déclarations publiques, de procès-verbaux d’écoute et de conférences de presse pour reconstruire une vaste intrigue politique qui mêle corruption et trafic d’armes.

La mise en scène, minimaliste, réduite à un bidon d’essence rouge et à une table remplie d’ordinateurs, place le spectateur au cœur d’une chambre d’écoute. Paradoxalement, le spectateur n’entendra finalement pas grand-chose. C’est une des grandes forces de la pièce: sans jamais être trop explicite, en se contentant de mettre bout à bout les déclarations plus ou moins officielles des uns et des autres, Nicolas Lambert parvient à faire comprendre au spectateur ce que peut cacher la vacuité du discours médiatique contemporain. Si l’on voit se succéder journalistes, hommes d’affaires et politiciens, c’est presque malgré eux que l’on comprend l’intrigue. C’est au creux de cette parole publique qui ne dit plus rien que se situe la véritable histoire. La musique de fond, qui varie tout au long de la pièce, permet d’ailleurs de souligner l’inanité de certains discours, en accompagnant du même ton la langue de bois.

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La pièce doit aussi beaucoup à ses interprètes. Accompagné par deux autres acteurs, Nicolas Lambert porte cependant la production : inépuisable, il joue chaque personnage, multiplie les discours, les voix et les caractères. Si certaines imitations sont bien sûr inégales, il n’en reste pas moins que la plupart sont très justes, et presque toujours très drôles : le spectateur rit jaune mais reste abasourdi.

Si on devait trouver à la pièce un unique bémol, celui-ci serait à trouver au niveau de la conclusion : le monologue final de Michel Rocard ne sonne pas aussi juste que le reste de la pièce et ne s’y articule que moyennement. Pour autant, Le maniement des larmes reste un exercice exigeant, qui nous invite tous à réfléchir sur notre société contemporaine. En 2016, ça n’est pas seulement réussi, c’est aussi salvateur.

Nicolas Simon

Le maniement des larmes, Nicolas Lambert, Théâtre de Belleville, du 14 septembre au 4 décembre

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