Le Livre dont vous êtes l’éditeur #4

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Je crois que c’est plus où moins vers cette époque que la mort est entrée dans ma vie, ou plutôt qu’elle m’y a fait entrer, de plein pied et les yeux grands ouverts. Aux alentours du CE1, je dirais, la bulle éclate définitivement. Après, tout ne sera plus qu’un compte à rebours stérile.

La seule constante de ma vie, jusqu’ici et depuis toujours, c’est sûrement cet état fiévreux qui précède le sommeil, où les pensées font des boucles et des constructions abstraites au-dessus du lit, et viennent me repêcher à l’instant où je vais enfin sombrer, et me repêcher encore jusqu’à ce que mon corps finisse par déclarer forfait d’épuisement. J’ai pourtant fini par prendre conscience que je n’étais pas un petit architecte omnipotent, une nuit de celles-là, quand j’ai poussé le dernier domino, celui sur lequel s’achève forcément n’importe quel raisonnement. Il m’a emporté dans sa chute sans fin et je me suis relevé d’un coup, le souffle court, en nages. Ma question pressante, ma mère l’a toujours éludée. Mon père, lui, avait une réponse très simple, qu’il assenait avec une tranquillité contre laquelle je m’insurgeais en silence : « Tu t’endors et c’est comme si on tirait les rideaux. Il faut juste espérer que tu ne t’en rendes pas compte au moment où ça se passe, mais après tu ne te rends plus compte de rien donc pas de raisons d’avoir peur ». Rien ne me soulageait de l’horrible injustice qui m’obtruait la gorge et a fait que tous les soirs jusqu’à mes quinze ans j’ai prié pour me réveiller le lendemain, et ai reçu la lumière du jour sur mes paupières comme un miracle. Je dis que je priais, mais mes athées de parents ont fait un athée de moi. Au point qu’aujourd’hui encore j’ai du mal à comprendre comment les gens peuvent être aussi religieux ; les vrais athées sont plus rares qu’on aimerait nous le faire croire en cours de géographie. Et même parmi ceux-là, encore plus rares sont les vrais orphelins du sens… Parfois, je me demande si j’aurais aimé être croyant, comme mes sept cousins élevés par un père légionnaire, qui tous les ans me souhaitent par SMS un « Saint Noël » et suivent la route sereine qu’on leur a tracée, de l’autel à la tombe. Mais s’il m’arrive d’y penser parfois avec nostalgie, mon éducation tient liées dans mon dos les mains qui pourraient remettre en place le bandeau devant mes yeux.

La suite ?

Un passage sur le lycée français – 67%

Un passage sur mes frères et soeurs – 33%

Pablo Faust

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