Le Livre dont vous êtes l’éditeur #5

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Mais revenons plutôt à Istanbul, du côté du lycée français Pierre Loti : c’est un monde fascinant, un lycée français de l’étranger. En général, la population s’y divise en deux : les fils d’expatriés français, et les fils de riches indigènes soucieux de donner à leurs enfants une éducation occidentalisée (s’ils sont là c’est qu’on voulait pas d’eux au lycée américain mais, qui sait, peut-être qu’ils finiront quand même à Harvard, sur un malentendu – et la Sorbonne ça vend déjà pas mal de rêve). Ceux-là restent le plus souvent entre eux : quand t’es enfant, la tolérance et le souci de l’autre n’existent pas : c’est plus simple de parler en Turc pour jouer à les filles attrapent les garçons, un point c’est tout. Je crois me souvenir, sur le trajet en bus d’un voyage organisé par l’école en Cappadoce, d’un de ces spécimens féminins qui se faisait déjà des mèches dans les cheveux, et qui aurait acheté un téléphone portable en chemin, parce qu’il venait de sortir, alors qu’elle en avait déjà cinq ; mais je vois mal comment ça pourrait être autre chose que le fruit de mon imagination… J’ai aussi en tête quelques images confuses d’énormes fêtes d’anniversaire dans des maisons louées pour l’occasion, où les enfants se pointaient en costumes, robes et brushing assortis.

Côté expats, pas moins d’argent, mais on le montrait moins – ou autrement. J’ai toujours eu des amis riches, chez qui je quêtais ce dont le mode de vie bourgeois-bohême dans lequel s’engageaient mes parents me privait (aujourd’hui encore, quand je leur rend visite dans leur loft de 200m2 dans la banlieue parisienne, je retrouve ce mélange hétéroclite fait de statuettes africaines sur les étagères, de kilims turcs au plancher, d’une couverture d’enfant couleur safran rapportée de Gazyantip accrochée au mur, une carafe d’eau filtrante Britta, de la porcelaine et des estampes japonaises, du mobilier scandinave et des tableaux glanés un peu partout). Il y avait Alexandre, qui avait une immense salle de jeu au rez-de-chaussée de son immense maison, et qui en plus devait avoir deux ans de plus que moi : autant dire que c’était un grand, et même un géant. Le drame de ma vie a été de ne pas être invité à son anniversaire, sa mère ayant décrété que je risquais d’être trop « dépaysanné » (j’ai appris beaucoup plus tard que ça se disait « dépaysé », mais quoi qu’il en soit : quel choix de mot abject). Il y avait William, fils d’un des présidents de Colgate, qui nous faisait chercher par son chauffeur à l’école et dont les deux lévriers me terrorisaient. Je crois même que notre amitié a commencé parce après qu’il ait proposé de me payer pour être son ami, ce que j’avais trouvé absolument normal et accepté sans mauvaise conscience (ma conscience a toujours été plutôt conciliante, et je lui en suis très reconnaissant). Il y avait aussi Emmanuel, une sorte de grande folle rébarbative, mais qui avait une game boy avec toutes les versions de Pokémon ce qui le plaçait très haut dans le classement de mes affinités. Guillaume, avec qui on jouait au cartes Duel Master ou à Mario Kart et qui avait un placard remplis de gâteaux, surtout des Oreos et des Napolitains. Et Anne-Sophie… La fille du consul français à Istanbul. Depuis la cour de l’école, il suffisait de franchir un grand portail pour se retrouver dans l’immense jardin de la Maison de France, où vivait le consul et sa famille. Quand j’appelais Anne-Sophie depuis le téléphone fixe de chez nous, l’attente durait dix minutes exaspérantes, le temps que sa mère l’appelle et qu’elle traverse leur appartement en glissant sur le parquet. Des années plus tard, quand l’angoisse m’empêchait de trouver le sommeil de nombreuses nuits, ma mère me conseilla de penser à quelque chose d’heureux : la seule chose que j’ai alors été capable d’invoquer fut le souvenir de cette petit fille blonde, remontant une allée de graviers blancs bordée de buis, dans une robe blanche rendue partiellement transparente par le soleil rasant. C’est sûrement la confusion des sentiments qui m’ont assailli à ce moment-là qui font la valeur de ce souvenir, qui symbolise un peu le dernier souffle de cette insouciance placide dans laquelle j’ai baigné jusqu’à mes dix ans. Je ne sais pas si je devrais m’inquiéter du cliché effarant de ce souvenir ; je trouve ça plutôt rassurant.

 

 

Pablo Faust

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