Le Livre dont vous êtes l’éditeur #1

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J’imagine que le jour où une sage-femme a daigné me sortir des limbes j’ai commencé comme tout le monde par cracher un long cri de douleur à la gueule de mes parents, tout émus. En 1994, l’OMC érige la liberté de commerce et la libre concurrence en règles absolues ; est signé l’accord de libre-échange nord-américain en Nord Amérique, en réaction à quoi débute au Mexique l’insurrection zapatiste ; Nelson Mandela est élu président de l’Afrique du Sud ; en Corée du Nord, Kim Jong-Il succède à Kim Il-Sung ; le Brésil remporte la coupe du monde de foot pour la quatrième fois de son histoire et un nouveau génocide commence se poursuit et s’achève tranquillement au Rwanda. Au Zimbabwe, rien de vraiment remarquable, à part peut-être la rencontre d’une soixantaine d’enfants avec deux extra-terrestres dans la banlieue d’Harare.

C’est à Harare, justement, que je nais : la cicatrice en forme d’étoile laissée par le BCG dans mon biceps droit en témoigne. Le service militaire obligatoire ne sera supprimé qu’en 1996 mais mon père, probablement plus par flemme que par réelle objection de conscience, opte pour le service civil dans l’ancienne Rhodésie du Sud. Il y emmène la jeune fille qu’il vient tout juste de marier à la mairie d’Autun (ville de Bourgogne principalement connue pour la désertion des jeunes suite à la fermeture de l’usine DIM et puis pour sa cathédrale). Sur les photos de l’époque, celles accrochées au-dessus du piano où ils s’embrassent au milieu de la savane, ma mère a une longue chevelure bouclée.

De nombreuses anecdotes datent de cette période insouciante. Comme celle du garagiste qui remplissait systématiquement la boîte à gant de leur vieille Renault R20 de canabis fraîchement coupé de son jardin – je revois ma mère me dire quand j’avais à peu près vingt ans : « C’est marrant que tu ne sois pas devenu un énorme junky alors que quand j’étais enceinte de toi j’étais défoncée la moitié du temps… »). Ou la fois où, dans la même journée, ils se sont faits charger par un troupeau d’éléphants puis par une lionne qui défendait ses petits (ils diront toujours en rigolant que de ce jour date l’eczema que j’ai au creux des coudes et des genoux).

Et pourtant, deux ans plus tard les voilà dans une grosse maison en brique de Thibivilliers, patelin absolument paumé de Picardie, où la pelouse laissée en friche servira de décor de savane dans les petits courts en stop-motion qu’on réalisera avec mon père. A vingt-sept ans, c’est alors un petit cadre supérieur chez Renault, ma sœur vient de naître, et il en est encore à dire : « Quand je serai grand, je serai peintre » – les amis de ma mère (lui n’a jamais été très intéressé par la compagnie d’autrui) ont tous sur au moins un mur de leur maison un de ces tableaux qu’il a peint d’après des photos du Zimbabwe. Ma mère elle est prof de gestion au lycée de Beauvais, où elle donne cours au milieu des effluves nauséabondes de l’usine d’éponges Spontex toute proche sans se rendre encore compte qu’elle déteste ce qu’elle fait. Un après-midi d’hiver, sous le grand chêne de la place du village, une fille un peu plus âgée m’a dit qu’un jour j’allais mourir, puis quand j’ai pleuré je me suis fait traité de « Bébé Cadum ».

Après quatre ans d’une vie de famille joyeuse consommée aussi tranquillement que le feu de cheminée au coin duquel on faisait des parties de Memory, l’entreprise de mon père leur fait une offre alléchante, de celles qui pourraient remettre leur voyage en route : une expatriation à Madrid.

Mon père va-t-il accepter d’aller travailler en Espagne ?

OUI – 56%

NON – 44%

Pablo Faust

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