Seul sur scène dans Le Joueur d’échecs

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On entre dans la salle du théâtre Rive Gauche comme dans la cale dans bateau. Sur les côtés, deux grands hublots trouent la pénombre de leur lumière bleue. Des fils rouges sont tendus au-dessus de la scène et jusque dans la salle, métaphore du « fil rouge » qui assure la continuité de la pièce et le lien entre l’acteur et le public.

Les + :

  • Un décor qui met dans l’ambiance
  • Un acteur exceptionnel fait vivre la pièce
  • Une adaptation de la nouvelle à la scène très réussie

Les – :

  • Un peu surjoué par moments

Note : 4,5 / 5

Quand Francis Huster, monstre sacré du théâtre, apparaît sur la scène, le silence se fait. Imposant, l’homme ne l’est pas tant par sa taille que par sa forte présence, comme s’il remplissait la scène à lui tout seul. J’avais un peu peur, en arrivant ce soir-là, que je m’ennuie rapidement d’écouter un acteur parler seul sur scène pendant une heure. Mais j’ai vite été non seulement rassurée, mais surprise de la vie qu’il donnait au texte : il a cette voix grave, ce je-ne-sais-quoi qui fait qu’on l’écoute sans jamais se lasser. Sa voix n’est jamais la même : elle vit sa propre vie, indépendamment des gestes de l’acteur, se module en fonction des situations et des émotions exprimées ; tantôt assurée, tantôt chuchotée, tantôt tremblotante, et jamais monotone. Même quand il ne parle pas, la scène n’est pas vide : elle est pleine d’un silence parfois plus lourd que les mots.

C’est à nous, spectateurs, que l’acteur s’adresse : il nous tient captivés par l’histoire extraordinaire de cet homme devenu fou à force de silence et de parties d’échec inventées. Jamais il ne parle dans le vide, n’hésitant pas à balayer la salle de son regard, car ce récit est là pour le public, et c’est par lui qu’il existe. Tout à coup, son regard s’arrête sur le mien, au troisième rang devant la scène. L’acteur est habité par le texte, cela se voit dans ses yeux : il ne parle pas qu’avec sa voix, mais avec tout son corps – ses membres tendus, son regard qui avale la salle d’un seul coup d’œil.

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S’il incarne le narrateur Stéphane Zweig qui partage avec nous les événements incroyables dont il a été le témoin, l’acteur n’hésite pas à se glisser également dans la peau de tous les personnages qui interviennent dans son récit : il prend tour à tour les habits du champion d’échec vénal et sans aucune intelligence, de son adversaire mauvais joueur et du mystérieux M. B. Le récit de son séjour dans son hôtel-prison est une performance de maître : assis sur le bord d’une chaise, recroquevillé, l’acteur nous fait assister à la façon dont la folie s’empare peu à peu du personnage. Toute trace du calme du narrateur a disparue : il n’y a plus que la voix, de plus en plus forte et survoltée, et l’immobilité de corps crispé sur sa chaise et de ce bras accusateur à moitié tendu vers le public. La tension est si forte qu’elle en devient insoutenable, et le récit s’achève juste à temps pour sauvegarder mon cœur près de lâcher.

Francis Huster est seul sur scène, mais une voix féminine surgit de temps à autre :c’est celle de la femme de Stéphane Zweig, qui voyage en sa compagnie sur la bateau. C’est à elle que le narrateur raconte chaque jour la progression de son enquête. L’acteur joue avec cette voix désincarnée comme si elle appartenait à un deuxième acteur ; il lui parle de façon si vivante qu’on voudrait se retourner pour voir si cette femme n’est pas vraiment là, derrière nous, en chair et en os. Cette voix donne un peu de légèreté à ce long monologue ; mais dans le même temps elle instille une urgence supplémentaire par la détresse qu’on sent dans ses tremblotements entrecoupés de quintes de toux. C’est Eric-Emmanuel Schmitt, qui a adapté le texte de Stéphane Zweig pour la scène, qui a eu cette idée géniale de faire converger le récit et la vie de l’auteur. Ainsi, même pour ceux qui ont déjà lu la nouvelle, n’ayez pas peur de vous ennuyer : les surprises seront au rendez-vous.

 

                                                                                                                                     Diane Richard

 

Du mardi au samedi à 19h, matinée le samedi à 17h
Depuis le 3 septembre

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