Le fils de Saul – László Nemes « une immersion au coeur de l’enfer »

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Dans le cadre du Partenariat avec le PAF ! (Pôle Art Filmique), un membre de l’équipe vous livre un article sur le cinéma chaque semaine.

Représenter l’irreprésentable – Après ses prédécesseurs, c’est la tâche ardue à laquelle s’emploie László Nemes dans son premier long métrage Le Fils de Saul, film qui a reçu le grand prix du jury lors de la 68e édition du Festival de Cannes.

La tentative de représenter la Shoah a souvent conduit les cinéastes à privilégier le documentaire à la fiction – Nuit et Brouillard, Shoah, pour ne citer que les plus grands- et ce par souci de réalisme et par refus de toute mise en scène esthétisée qui manquerait son objet.

Mais c’est précisément le choix de la fiction qui permet à Nemes de propulser le spectateur au cœur de cette usine de la mort qu’était le camp d’Auschwitz-Birkenau et de créer une sensation de présent dans le passé.

De plus, la focale choisie est bien singulière, en ce qu’il nous introduit au sein du Sonderkommando, ce groupe particulier et peu connu de prisonniers au statut spécial – discernés des autres par une croix rouge dessinée dans le dos – contraints d’assister les nazis dans leur entreprise d’extermination avant d’être eux-mêmes exécutés. Plus précisément, il nous y introduit à travers le seul regard de Saul Ausländer, un déporté hongrois membre de ce groupe. Ses camarades et lui-même sont chargés de mener les déportés jusqu’aux chambres à gaz, puis de transporter leurs cadavres –nommés « pièces » par les nazis – aux fours crématoires et de nettoyer les salles avant l’arrivée des prochains détenus. Toute l’attention du personnage se porte alors sur un enfant qu’il croit être son fils, auquel il veut offrir une sépulture à tout prix.

Du début à la fin, la caméra se borne à filmer le visage du personnage principal en gros plan, sans jamais le quitter, de sorte que le champ de vision est volontairement réduit à celui de Saul. L’usage du flou permet non seulement d’éviter de verser dans le spectacle de l’horreur ainsi que dans le pathos mais aussi de laisser au spectateur le soin d’imaginer les atrocités qui se produisent dans le hors-champ. Il s’agit donc davantage de suggérer que de montrer. C’est notamment le son, véritable cacophonie où les cris des victimes –particulièrement bouleversants lorsque la porte de la chambre à gaz se referme au début du film- se mêlent aux commandements et aux insultes des nazis, qui le permet. Mais la technique du flou est également métaphorique car Saul ne porte guère attention à ce qu’il se passe autour de lui : les Sonderkommandos, vivant dans l’inhumanité la plus accomplie, finissent en effet par ne plus regarder l’horreur afin de se préserver.

A partir du moment précis où Saul identifie son présumé fils, c’est celui-ci qui oriente son champ de vision. Alors que ses camarades préparent une révolte, Saul n’est animé que par un seul objectif : trouver un rabbin qui récite le Kaddish avant d’enterrer l’enfant. Cet objectif vire à l’obsession, si bien que Saul contribue à faire avorter la révolte des Sonderkommandos. Un des membres lui reprochera d’ailleurs d’avoir « abandonné les vivants pour les morts ». Mais Saul ne croit pas à la révolte, il n’a plus foi en la vie car l’humanité est morte : « On est déjà morts » répond-il à son camarade. A l’instar de l’« Angelus Novus » de Paul Klee décrit par Walter Benjamin, Saul tourne le dos à l’avenir et regarde cette catastrophe qui a tué l’humanité. Il se focalise donc sur « son fils » dont il veut préserver la dignité. Ce membre du Sonderkommando est rongé par la culpabilité car en plus de devoir participer à l’exécution de la Solution finale, il n’a pu empêcher cet enfant, qu’il croit ou qu’il veut sien, de se faire étrangler par un nazi. Dès lors, il essaie tout de même d’accomplir un geste d’humanité qui serait en quelque sorte le moyen de sa rédemption. Chacun des membres cherche d’ailleurs à lutter d’une manière ou d’une autre contre l’oubli : certains en rédigeant des témoignages, d’autres en photographiant les faits, et Saul en essayant de préserver la mémoire d’un enfant.

Réalisé à partir des manuscrits rédigés par les membres du Sonderkommando en 1944, ce film bouleversant propulse le spectateur au cœur de la barbarie pendant 1h47, une expérience dont on ne sort pas indemne.

A.E

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