Le drame de six personnages en quête d’auteur

Jean-Louis Fernandez

Après une première création en 2001, Emmanuel Demarcy-Mota s’est lancé le défi de mettre en scène une nouvelle fois Six Personnages en quête d’auteur de Pirandello au Théâtre de la Ville, avec les mêmes acteurs. Et c’est une belle réussite.

Note : 4,5 artichauts sur 5

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Jean-Louis Fernandez

 

Le spectacle commence au début d’une répétition de théâtre. Alors que les acteurs et les techniciens se préparent, le metteur en scène arrive enfin, et entame la séance de travail. Mais, tandis que les quelques acteurs s’activent sur scène, six individus tout de noir vêtus surgissent. Ces derniers déclarent être des personnages dramatiques sans auteur. Des personnages créés, mais inachevés qui portent en eux un drame qu’ils ne peuvent accomplir sans un intermédiaire qui le leur permettrait. Ces entités immortelles ne peuvent ainsi se réaliser pleinement, et demandent au metteur en scène de les aider à créer la pièce qui leur permettra de s’accomplir. Après une certaine phase de perplexité, ce dernier, émerveillé par ce qui se déroule sous ses yeux, finit par accepter.

Jean-Louis Fernandez

Jean-Louis Fernandez

Est filée dans ce spectacle une réflexion complexe sur la nature du théâtre, et l’interface mouvante entre fiction et réalité.  Ces acteurs qui jouent face aux personnages le drame qu’ils portent n’apparaissent à ces derniers que comme une grimace de la réalité, leur réalité. Les acteurs s’emparent de l’histoire de ces six laissés pour compte, et en font sur scène une médiocre imitation. Mais Demarcy-Mota touche juste avec son utilisation de la petite scène en bois posée au milieu où se produit l’intrigue. Lorsque celle-ci est mise de côté et que les personnages laissent libre cours à cette vie qu’ils ont en eux, les acteurs, désormais également vêtus de noir, plutôt que du blanc qu’ils portaient jusqu’ici, suivent leurs faits et gestes et les vivent à leurs côtés, se mouvant et réagissant de la même manière. Ils portent le personnage en eux. Plus qu’une pièce, c’est devenu leur drame autant que celui des six protagonistes. Et ce drame, qui repose dans une espèce d’espace psychique freudien, comme le souligne justement François Regnault, éclate enfin avec la relation incestueuse consommée entre le père et la belle-fille, et parvient à son acmé lors de la mort des deux plus jeunes qui ne sont que les reflets des deux autres enfants, les conséquences des événements funestes qu’ils provoquent.

Jean-Louis Fernandez

Jean-Louis Fernandez

La mise en scène et les acteurs n’ont rien perdu de leur vigueur. On reste pendu aux lèvres d’un Hugues Quester à la fois flamboyant et funeste, et ce drame ne laisse aucun répit aussi bien aux personnages qu’aux acteurs et au metteur en scène. La scénographie intègre parfaitement la réflexion filée tout au long de la pièce, et les protagonistes sont accompagnés par de superbes éclairages et une composition sonore saisissante. Six Personnages en quête d’auteur d’Emmanuel Demarcy-Mota est un spectacle superbe, brillamment réussi et interprété, et qui ne laisse sûrement pas indifférent.

Bertrand Brie

Jusqu’au 31 janvier au Théâtre de la Ville

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