Le Dibbouk, éprouvante légende yiddish

Benjamin Lazare présente au Théâtre Gégard Philipe une mise-en-scène de la pièce écrite par le journaliste et ethnographe Shalom An-ski au début du XXe siècle, Le Dibbouk. Sous titrée « entre deux mondes », cette légende d’un amour possible nous fait effectivement plonger à l’orée du réel et au cœur du folklore yiddish.

On sort du Dibbouk comme on émerge d’un rêve. La présence permanente du fantastique instaure une ambiance à la frontière de l’angoisse – et qui y bascule tout à fait lorsque la comédienne Louise Moati se transfigure pour jouer l’esprit malin qui s’exprime à travers le corps possédé de Léah. Entrer dans le Dibbouk c’est mettre les pieds dans un monde dont on ignore les codes, qui est donc par nature mouvant et instable. Or, il y a une certaine violence dans cette façon qu’a la pièce de nous maintenir en équilibre incertain sur l’intangible ligne de séparation d’« entre les deux mondes ».

C’est sans doute pourquoi Benjamin Lazare a choisi de faire précéder la pièce d’une introduction se référant aux travaux ethnographiques de Shalom Anski. Conscient de la disparition imminente du mode de vie traditionnel du peuple Hassidim d’Ukraine, il avait entrepris entre 1914 et 1916 un voyage sur leurs terres afin de recenser leurs mythes, leurs coutumes. La pièce s’ouvre donc sur une sorte de séance de travail anthropologique, au cours de laquelle les comédiens, installés autour d’une table de bois sur un plateau épuré, se lancent des questions sur les croyances et les rites des juifs hassidiques. « Comment l’âme migre-t-elle de corps en corps ? Quelles sont les conditions requises à la mise au monde d’une petite fille …? » Cette introduction a été jugée trop longue lors des premières représentations, mais elle demeure pourtant le vecteur essentiel de la traversée qu’opère le spectateur. Grâce à elle, nous abordons d’abord à travers les yeux du savant ce monde où l’irrationnel régit le quotidien. Au cours de cette douce transition, les comédiens peuplent l’espace de la justesse des accents de leurs voix, et de l’aura intrigante que renvoient déjà leurs tenues aux couleurs vieillies, bien de ce temps mais semblant pourtant venir d’un autre, prenant des teintes pastel dans le clair-obscur du plateau. Mis à nu, le mur du Théâtre Gérard Philipe laisse apparaître ses pierres usées par le temps, accentuant ainsi l’ambiance mélancolique, un peu lugubre de la scène, et pourtant chaude à la fois. Une chaleur qui vient de la richesse de cet univers qui s’offre à nous, de la magie cachée et des coutumes millénaires dont il regorge.

 

LE DIBBOUK OU ENTRE DEUX MONDES REPETITIONS de Shalom An-Ski mise en scene de Benjamin Lazar Avec : Paul Alexandre DUBOIS,Simon GAUCHET, Eric HOUZELOT, Benjamin LAZAR, Anne Guersande LEDOUX, Louise MOATY, Thibault MULLOT, Malo DE LA TULLAYE, Lena RONDE, Alexandra RUBNER, Nicolas VIAL, Stephane VALENSI et Pierre VIAL Maison de la Culture d Amiens le 2 juin 2015 © Pascal GELY
© Pascal GELY

La pièce s’ouvre sur le quotidien d’étudiants et professeurs juifs hassidiques, qui se consacrent à l’étude du Talmud et de la Tohra au sein d’une yeshiva. Un jour, arrive au sein de la communauté un nouvel élève, Khânan. Bientôt, le jeune homme ne peut  plus lever les yeux du gracieux visage de la jolie Léah, fille unique de Sender, un homme riche de la yeshiva. Par pudeur, Leah ne dévoile rien, mais son cœur s’embrase à chacun des regards qu’ils échangent. Pourtant, Sender, soucieux d’assurer à sa fille une vie confortable, la promet à un riche fiancé. Cette nouvelle est dévastatrice pour Khâna, qui va alors se plonger corps et âme dans l’étude de la Kabbale, obsédé par ses mystères ésotériques et cette séduisante réalité alternative qu’elle propose. Fou d’amour, il enchaîne les jeûnes jusqu’à s’affaiblir et mourir de chagrin. Mais le jour de la cérémonie du mariage a lieu une scène inquiétante, à l’orée de la folie, au cours de laquelle Léah, en robe de mariée, tourbillonne au milieu des mendiants, jusqu’à ce que l’une d’eux en profite pour insuffler en son âme un esprit malin : le dibbouk. Ce dernier n’est autre que l’âme de Khânan,  revenu de l’autre monde prendre possession de sa promise et bien déterminé à livrer un combat acharné à l’ordre moral qu’incarnent Sender et les autorités religieuses sollicitées pour libérer Léah. Au cours de terribles séances d’exorcisme (qui le sont pour nous aussi !), Khânan s’obstine dans le corps de son aimée, refusant de se plier aux Lois immuables qui régissent la séparation des deux mondes. Bientôt, grâce à un rêve du Rabbin du village, nous apprenons que l’amour des deux jeunes gens a des racines profondes, ancrées dans un serment qui a lié dans le passé Sender et le père de Khânan. Les deux hommes étaient autrefois de très bons amis, si bien qu’ils se promirent devant Dieu de marier leurs enfants ensemble, si jamais ils avaient plus tard, chacun une progéniture de sexe différent. Le père de Khânan étant décédé, Sender a rapidement oublié sa promesse, la séduction d’une belle-famille riche prenant le pas sur le respect de sa parole. Pourtant, mû par un instinct indicible, Khânan a parcouru l’Ukraine et écumé les yeshiva dans le but de retrouver celle qu’on lui avait promise, mais la négligence de Sender qui feint de ne pas le reconnaître conduit à la tragédie.

dibbouk 2

Benjamin Lazare signe une mise-en-scène à la fois sobre et éprouvante de la pièce d’Anski. Son grand atout est une maîtrise soigneuse de la musicalité, qu’elle déploie au travers de chants en yiddish et d’instruments traditionnels, interprétant une composition créée spécialement pour le spectacle par Aurélien Dumont. La musique accompagne les voyages entre les deux mondes, permettant ainsi au fantastique de s’exprimer par une dimension nouvelle.  Les comédiens nous permettent par leurs chants d’écouter cette langue si douce et empreinte de mysticisme se couler dans l’obscurité sépulcrale du plateau.  Bien que le yiddish soit aujourd’hui gravement menacé de disparition, les mots d’Isaac Bashévis Singer prennent soudain tout leur sens. L’écrivain polonais écrivait que sa langue maternelle comportait plus de vitamines qu’aucune autre car elle faisait parler les esprits. Par ailleurs, Benjamin Lazare a réalisé un intéressant travail sur la langue, la pièce réalisant des vas-et-viens entre sa version originale et sa traduction. Les comédiens passent soudainement du français au yiddish, nous plaçant résolument « entre deux mondes » : nous sommes ainsi plongés par intermittence au cœur de cette culture proche de la disparition. Créée en 1917, la pièce a depuis acquis une résonance nouvelle, puisque la Shoah a entraîné la disparition d’une majeure partie des locuteurs du yiddish. Le souci d’An-ski de sauvegarder le souvenir de ce folklore prend ainsi, aujourd’hui, les échos d’une prémonition.

LE DIBBOUK OU ENTRE DEUX MONDES REPETITIONS de Shalom An-Ski mise en scene de Benjamin Lazar Avec : Paul Alexandre DUBOIS,Simon GAUCHET, Eric HOUZELOT, Benjamin LAZAR, Anne Guersande LEDOUX, Louise MOATY, Thibault MULLOT, Malo DE LA TULLAYE, Lena RONDE, Alexandra RUBNER, Nicolas VIAL, Stephane VALENSI et Pierre VIAL Maison de la Culture d Amiens le 2 juin 2015 © Pascal GELY
© Pascal GELY

En dépit d’un jeu d’acteurs inégal, des figures très intéressantes se dégagent – Louise Moaty et Benjamin Lazare dans les rôles principaux en font partie. Elles soutiennent l’action de façon à nous éviter l’ennui, ou pire, de tomber dans le kitsch ; dans un pastiche théâtral de film d’horreur. Sans la délicatesse du travail sur la langue et sur la musique, certaines scènes d’exorcisme, à grand renforts de hurlements lugubres et de grimaces sordides, pourraient en effet facilement glisser vers les clichés du genre. Mais dans sa globalité, il faut voir Le Dibbouk, ne serait-ce que pour découvrir la pièce d’An-ski, dont le premier métier n’était pourtant pas la dramaturgie. Comme toutes les légendes, son histoire peut se déployer en une multitude de significations. Libre à nous d’y voir, par exemple, la parabole d’une résistance de l’amour à toutes les formes de coercition, y compris l’autorité de l’ordre établi. Le Dibbouk exprime également cette fascination de l’homme pour les choses qui le dépassent, mystères non-résolus auxquels il prête un caractère magique. C’est cette irrésistible attirance pour la découverte de mondes nouveaux qui se dégage de la très belle performance de Benjamin Lazare, lorsqu’il déclame, dans le rôle d’un Khânan fiévreux et transfiguré par le désir :

« Sous terre se trouve un monde pareil à ce monde terrestre. On y trouve des mers profondes et des précipices sans fond, de terribles déserts immenses, des forêts impénétrables et sombres. D’immenses bateaux sillonnent les mers au milieu des vagues gigantesques (…) Le Talmud est grandiose, il est puissant, infini. Mais il nous cloue au sol, il ne permet pas de s’élever dans les airs ! Tandis que la Kabbale ! La Kabbale ! Elle ouvre devant nous toute l’étendue des cieux ! Elle fait luire d’éclairs des milliers de mondes ! Elle donne à notre âme l’élan de l’infini ! Elle nous emmène dans les profondeurs des Mystères. » 

 

Le Dibbouk ou entre deux mondes, mis en scène par Benjamin Lazare, joue jusqu’au 17 octobre au Centre National Dramatique de St-Denis, le très chouette théâtre Gérard Philipe.

Marianne Martin

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