Le costume en filigrane. Le théâtre asiatique au musée Guimet

Photographie de Suzanne Held
Opéra de Pékin, scène réunissant les personnages de l'opéra "Troubles dans le royaume du ciel",
1983
© Suzanne Held

“Ces cris d’entrailles, ces yeux roulants, cette abstraction continue, ces bruits de branches, ces bruits de coupes et de roulements de bois, tout cela dans l’espace immense des sons répandus et que plusieurs sources dégorgent, tout cela concourt à faire se lever dans notre esprit, à cristalliser comme une conception nouvelle, et, j’oserai dire, concrète, de l’abstrait.”

Antonin Artaud, Le Théâtre Balinais (1938)

Deux mille ans de théâtre en Asie, voilà le (très) large programme de cette exposition au musée national des arts asiatiques – Guimet. Bonne idée de la part des conservateurs du musée, tant le théâtre asiatique, riche en masques et en costumes, se prête à une exposition. Comprendre l’importance du théâtre asiatique, son évolution et ses techniques à travers les objets : voilà un pari pour le moins audacieux que l’exposition ne réussit – malheureusement – pas haut-la-main.

On est accueilli par un magnifique cortège de costumes balinais et notamment un grand barong – lion à l’ossature légère habillée de textiles ou de fibre végétale. Ce couloir sombre où l’on pénètre a été conçu par la scénographe comme l’entrée dans les coulisses d’un théâtre. Belle idée qui associe l’utile à l’agréable, la conservation des pièces exigeant une luminosité de moins de 50 lux, quoique qu’on puisse regretter qu’il soit parfois assez difficile de lire les textes. C’est beau, grand et assez majestueux. L’exposition se déroule ensuite en plusieurs temps selon une logique géographique.

On voyage d’abord en Inde, pays du Mahabharata et du Ramayana, deux grands textes épiques fondateurs de la langue sanskrite, qui ont été ensuite traduits et diffusés dans l’Asie du Sud-Est (Thaïlande, Cambodge, Indonésie). Le théâtre indien est composé de différents styles qui forment des variations autour de ces textes : variations chantées, dansées et jouées par des acteurs et des musiciens aux missions bien définies. C’est un théâtre religieux, fortement codifié, basé sur le langage des gestes, celui-là même dont Artaud faisait l’éloge. Le mouvement de l’acteur, de ses yeux et de ses membres est souligné par le maquillage imposant (quasi un masque) et les larges costumes. Ce sont sans doute ceux du khatakali, ce genre apparu au XVIIème siècle, qui sont les plus impressionnants, mais aussi les plus connus du visiteur occidental qui a pu les voir chez Mnouchkine (Trilogie des Atrides) et chez Peter Brook, qui avait mis en scène à Avignon le Mahabharata, huit heures de représentation dans la Carrière de Boulbon, et dont la robe de l’actrice principale est exposée.

Ravana, démon à dix têtes, roi de Lanka. Théâtre Kathakali Inde, Kerala, 1970 Bois, textile, miroirs, papier, plumes 180 x 120 cm Lisbonne, Fondation Oriente, collection Kwok On –5/1IN6 © Museu do Oriente/Lisboa/Portugal

Ravana, démon à dix têtes, roi de Lanka
Théâtre Kathakali
Inde, Kerala, 1970
Bois, textile, miroirs, papier, plumes
180 x 120 cm
Lisbonne, Fondation Oriente, collection Kwok On –5/1IN6
© Museu do Oriente/Lisboa/Portugal

Après un passage par un couloir où trônent de magnifiques marionnettes et ombres chinoises, essentielles dans l’art dramatique asiatique, on arrive en Chine et à l’Opéra de Pékin, théâtre total au répertoire varié qui prend sa forme fixe au XIXème siècle sous le règne de l’impératrice Cixi. Les costumes de la collection du grand acteur Shi Pei Pu sont exposés. Datant parfois de la fin du XVIIIème siècle, ils ont survécu à l’interdiction de l’Opéra de Pékin sous la Révolution Culturelle, lorsque Mao l’avait remplacé par un théâtre « réaliste socialiste ».

Direction le Japon enfin, où les marionnettes géantes du kabuki côtoient les costumes et les masques du Nô. Les masques sont d’une précision inouïe et semblent prêts à fusionner avec le visage de l’acteur. Les costumes eux sont d’une beauté remarquable. Comme dans le reste de l’Asie, le théâtre japonais est joué avec peu ou pas de décor. Le rôle du costume est de montrer à la fois le sexe et la classe sociale du personnage, mais aussi parfois la saison où se déroule le drame (l’automne symbolisé par des feuilles rougies par exemple) ou encore le lieu de l’action, à l’instar des kimonos de scènes extraordinaires de Itchiku Kubota (1917 – 2003), dont une des séries déploie sur le tissu le mont Fuji sous toutes les lumières de l’année. Les costumes sont le lien qui court en filigrane au travers de l’exposition.

Itchiku Kubota Symphonie de Lumière Uzu Magma tournoyant dans la fournaise Itchiku Kubota (1971 -2003) Japon, 2006 Teinture à réserve ligaturée (tsujigahana), Encre, broderie sur crêpe soie (chirimen) Fils métalliques 198 X139 cm Kawaguchiko, Japon (c) International Chodiev Foundation

Symphonie de Lumière Uzu
Magma tournoyant dans la fournaise
Itchiku Kubota (1971 -2003)
Japon, 2006
Teinture à réserve ligaturée (tsujigahana),
Encre, broderie sur crêpe soie (chirimen)
Fils métalliques
198 X139 cm
Kawaguchiko, Japon
(c) International Chodiev Foundation

Pour qui veut bien monter les escaliers, l’exposition se termine dans la bibliothèque par un clin d’œil à l’histoire du musée. En 1905, Emile Guimet, fondateur du musée qui porte désormais son nom, propose à une jeune danseuse hollandaise revenue de Bali, de se produire devant le tout-Paris. Guimet fournit le décor de son spectacle à la danseuse et lui propose de se produire sous le nom de « Mata-Hari », « soleil levant » en malais. Etiqueté « danse brahmanique », la jeune femme propose en réalité un strip-tease exotique et ne conserve que…le haut ! Dans le Paris baigné d’orientalisme de 1905, le spectacle est un succès. C’est l’Histoire ensuite qui fera la légende de Mata-Hari, exécutée pour « intelligence avec l’ennemi » en 1917. Clin d’œil amusant pour clore l’exposition donc, mais assez limité car composé de quelques photos projetées et d’extraits de documentaires.

Mata Hari dansant dans la bibliothèque du Musée Guimet. 1905, Anonyme Paris, musée national des arts asiatiques – Guimet (C) Musée national des arts asiatiques - Guimet / Image MNAAG

Mata Hari dansant dans la bibliothèque du Musée Guimet
1905, Anonyme
Paris, musée national des arts asiatiques – Guimet
(C) Musée national des arts asiatiques – Guimet / Image MNAAG

Si le visiteur a encore la force de monter un étage, il pourra admirer les estampes japonaises du kabuki du XVIIIème siècle qui représentent des acteurs dans différents rôles. Très belles, elles sont parfois déroutantes, à l’instar du dessin de cet « acteur masculin dans le rôle d’une prostituée déguisé en vieille nonne ». On vous l’avait dit, tout est dans le costume…

Une belle exposition mais parfois un peu brouillonne. Elle mélange les objets historiques aux costumes contemporains parce qu’ils relèvent de la même tradition. Certes, mais cela aurait mérité un commentaire ou une explication. Enfin, dès le début, les écriteaux affirment que le théâtre asiatique, aux origines religieuses, « a su prendre son indépendance et s’adapter à tous les publics et devenir un vrai divertissement ». Certes, mais alors quel rapport entretient-t-il avec ses origines liturgiques ? Quels sont les innovations et les apports de la modernité ? Comment s’en sont saisis les dramaturges contemporain ?. Autant de questions auxquelles l’exposition, non seulement ne répond pas, mais ne les soulève pas non plus. La réflexion sur l’objet théâtral lui-même fait défaut à cette exposition qui sacrifie la beauté de l’objet de théâtre à son aspect documentaire.

On se déplacera quand même au musée Guimet pour la beauté des objets exposés et pour en savoir un peu plus de ce si lointain théâtre dont l’influence sur le théâtre occidental contemporain est loin d’être négligeable.

Valère Clauzel

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