Le Concours : dans l’antichambre de la Fémis

 

Une rue où l’inscription Limonade apparaît dans l’embrasure d’une école de cinéma ultra cotée, des jeunes qui s’engouffrent besace sur l’épaule, les yeux écarquillés, les mains encombrées de cahiers et de fiches de renseignement remplies avec soin. La joyeuse foule passe, c’est le printemps et ça sent le concours : bienvenue à la Fémis. Grâce au Concours, le nouveau documentaire de Claire Simon qui nous avait transportée avec Le Bois dont les rêves sont faits, on s’immisce cette fois-ci, non pas dans la vie du bois de Vincennes, mais dans le processus d’intégration à l’école qui fait figure d’institution de référence dans le paysage cinématographique français. La Fémis charrie donc, comme toute grande école, son lot de fantasmes, d’archaïsmes et de mystères.

© Kristen Pelou
© Kristen Pelou

On sent poindre cette grande question à laquelle, confortablement installés dans notre petit fauteuil rouge de voyeur-indiscret, nous voudrions avoir une réponse: comment fait-on pour y rentrer ? Comment devenir les prochains élus ? Que faut-il faire bon dieu pour être pris ? Le sujet est par définition alléchant pour tout cinéphile qui se respecte, mais il est en plus très cocasse. Au fur et à mesure du documentaire, on découvre une réalité commune à toutes les écoles d’art, c’est qu’il n’y a pas de recette magique pour les intégrer. La seule façon de se “préparer” pour moi est de comprendre le concept de méritocratie et de s’interroger sur l’image que l’on renvoie à ses pairs.

Explications.

La méritocratie est un système politique qui a pour fondement l’égalité des chances basée sur le mérite. Principe sur lequel devrait reposer tous nos concours: #tutravaillesdoncturéussis, équation simple, a priori. Oui, sauf que là intervient la limite de cette sympathique utopie: ce sont évidemment les élites qui définissent les principes de reconnaissance du mérite. En d’autres termes, plus tu nais avantagé, plus tu as de chance de le rester, et plus tu seras en mesure d’intégrer les plus grandes écoles puisque tu auras le “bagage” nécessaire. A la Fémis, s’il y a le dossier et la terrible épreuve écrite, on observe vite dans Le Concours qu’ils sont peu de choses comparés aux oraux. Ainsi, le film se décompose en trois parties qui suivent le fil des épreuves, mais s’attarde principalement sur ces fameux oraux, et pour cause !

Dans une pièce saturée d’effluves de cigarettes, on s’interroge: celui-ci a-t-il du talent ? N’est-il pas juste un peu fou ou imbu de lui-même ? Trop technique ? Pas assez ? On hausse le ton, on défend ses “protégés”, on “casse” celui qu’on a détesté dès la première minute, on rigole, on tombe d’accord, plus ou moins. Et puis on recommence, on en voit un autre, une dizaine d’autres, et moi bien installée dans mon fauteuil je ris, effarée face à ce ballet absurde. Dans les minutes qui s’égrènent au cours desquelles les jurys attachent l’importance de leurs prochaines années d’études, les candidats deviennent si profondément humains que je me suis sentie presque honteuse d’assister à leurs discours fébriles. On frise souvent le ridicule et en même temps cette fièvre créatrice aux accents de puberté donne envie de sourire lorsqu’elle cafouille, se perd et divague sur les territoires bien connus du vide intellectuel “traqueux”. La réalisatrice nous achève avec ses interludes ponctués par les femmes de ménages, gardiens et standardistes téléphoniques qui annoncent calmement que “non vous n’avez pas été reçu”, referment les grilles, vident les corbeilles. La vie ce n’est donc pas un concours ? Bien sur que non.

Et pendant que des têtes, souvent grisonnantes, se penchent et se repenchent sur les dossiers numérotés, la caméra oscille, objective parmi ces avis qui ne le sont clairement pas. Le vent de fraicheur amené par cette jeune fille était-il dû à son t-shirt rose ? Ce candidat d’origine sociale clairement modeste, qualifié de « bouseux » (oui vous ne rêvez pas, 21ème siècle les gars) a-t-il réellement sa place cette école ? Discrimination positive ? Négative?

Au fur et à mesure le constat est sans appel, l’image prime, le discours, la gestuelle, tout… rien n’échappe au jury, et parle en faveur ou non du candidat. Alors, il faudrait travailler là-dessus ? Maîtriser à la perfection ce que l’on dégage, comme on l’apprend dès la première rentrée à Sciences Po ? Non pas au sens de ce qu’on voit dans une glace, mais plus loin, tel Narcisse se noyant par désir de voir au-delà de lui-même sans doute. A l’heure d’une génération selfies à gogo, j’ai l’impression que nous nous créons une image de nous-mêmes terriblement pauvre parce que répétitive, sans autre intérêt que l’exposition de ce que nous ne sommes pas. Le faire semblant. Alors, être ou paraitre ?

Le Concours
© Sophie Dulac Distribution

Quoi qu’il en soit, la même petite dame tranquille de l’accueil affiche les résultats, le Concours est terminé. Petites joies, petites déceptions, un candidat se risque d’une voix timide « Oh tiens, ils ont oublié mon nom ». Pas de tragédie et de grandes larmes sur les dernières images. Je sors du cinéma relâchée, décomplexée, en m’étant bien fendue la poire.

Alors si vous en passez un, petit conseil, allez voir Le Concours.

Nina

Bande-annonce : ici

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