Le Cid: après Alagna, le déluge !

Agathe Poupeney/Divergence - Opéra de Paris

Presque cent ans après sa dernière représentation à l’opéra de Paris – c’était en 1919, souvenez-vous ! – le Cid fait son retour au Palais Garnier. Privilégiant la sécurité, l’Opéra de Paris a repris une production datant de 2011, mise en scène par Charles Roubaud et programmée par l’opéra de la cité phocéenne. Cette importation avait un grand avantage : faire venir Roberto Alagna à Paris, qui chante ainsi pour la première fois sur la scène du Palais Garnier !

Et il faut remercier Roberto Alagna, car sans lui, cet opéra aurait très peu de saveur. Il triomphe dans cette œuvre qui semble faite pour lui, tant Rodrigue est la pièce maîtresse d’une œuvre ne laissant pas la place aux autres, notamment à une Chimène condamnée à jouer la figuration tant par son chant que par son rôle.

Les plus :

– Roberto Alagna. Un ténor qui chante toujours aussi juste, toujours aussi bien, dont on ne regrette rien si ce n’est son jeu scénique qui pêche parfois d’approximations.

– La baguette Michel Plasson, arrivant à nous faire aimer les pompes composées par Massenet ainsi que d’autres morceaux plus intimistes de la partition.

– Les seconds rôles, avec une distribution de luxe pour un opéra de Massenet peu connu. Mention spéciale à Annick Massis, infante de luxe dont on rêve presque qu’elle détrône Chimène du cœur de Rodrigue.

Les moins :

– Une mise en scène correcte, mais sans originalité.

– la voix de Sonia Ganassi dans le rôle de Chimène. Peu aidée par le livret, ne lui offrant aucune épaisseur psychologique contrairement à la Chimène de Corneille, elle perd ici aussi son élégance dans un chant mal maîtrisé.

– l’opéra de Massenet en lui-même : le livret est faible, la musique est souvent assommante avec quelques rares belles mesures. Difficile ainsi d’aimer un opéra qui paraît condamné dès le début à être ni bon ni mauvais.

Note : 3,25 artichauts sur 5

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Agathe Poupeney/Divergence – Opéra de Paris

 

Le Cid n’est pas un opéra des plus célèbre, et c’est ce que regrettait encore récemment Michel Plasson dans une interview : Massenet fait difficilement sa place au répertoire de l’Opéra de Paris, qui privilégie souvent la facilité des maestros italiens. De plus en plus pourtant, l’opéra français se rebiffe à l’image de la programmation depuis plusieurs années au programme du Palais Garnier de Péléas et Mélisande de Claude Debussy

Pourtant, il est difficile d’entrer dans cet opéra notamment en raison du livret ne faisant pas honneur à son illustre prédécesseur, le grand Corneille. Citant dans le désordre ou tronquant des vers de la tragédie, on se demande comment trois librettistes ont réussi à faire un travail aussi bâclé et qui sonne faux à plusieurs reprises. Heureusement, il faut remercier la baguette de Michel Plasson qui réussit à transposer un cadre grandiose nécessaire à la musique de Massenet. Les nombreux chœurs et les arrivées triomphales de Roberto Alagna (trois fois,… on commencerait presque à regretter qu’il gagne toujours) en sont les meilleurs témoins.

La mise en scène s’est donc inscrite directement dans cette lignée grandiose, en privilégiant les lieux fermés mais richement décorés. Tout semble avoir été fait dans une sorte d’interprétation semi-moderne de la pièce, en habillant l’armée à la mode franquiste mais en gardant cette solennité d’une cour royale. C’est simple voire simpliste, avec une impression de recette en préfabriquée : on peut se croire au choix dans une époque napoléonienne, vers la fin du XIXe siècle, ou même au siècle suivant. L’exaltation de la fibre patriotique, si le spectateur n’avait pas réussi à la voir, est réaffirmée par des drapeaux espagnols un poil ridicule flottant au retour final de Rodrigue.

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Agathe Poupeney/Divergence – Opéra de Paris

 

Les voix elles sont presque toutes réussies : seul bémol pour Sonia Ganassi qui rate nombreux de ses duos en étant proche du cri – pourquoi as t’on confié à une mezzo le chant prévu pour une soprano ? On aurait préféré Annick Massis pour ce rôle, excellente et lyrique dans ses rares chants de l’Infante. Côté masculin, le baryton Paul Gay chante de manière juste et posée et Roberto Alagna survole toute cette tragicomédie. Dans un opéra fort et clinquant, il réussit à poser sa voix de ténor partout parfaitement. Héroïque, émotif, Roberto Alagna s’adapte au fil des airs et les réussit tous.

Finalement, cet opéra reste un peu tiède. Malgré des voix qui arrivent à en faire ressortir – parfois – des émotions, on se rend vite compte de son côté répétitif. Jules Massenet nous sert ici une musique faite pour les chœurs, et on est vite lassé des retours triomphaux. Chaque scène est propice à l’exaltation des personnages les uns après les autres – Saint Jacques, le Roi, Rodrigue. C’est pompeux à souhait, malgré quelques airs de Rodrigue qui reste magnifique – notamment Ô souverain, ô juge, ô père. Ainsi, descendant les marches du Palais Garnier, il ne reste à se souvenir que de Roberto Alagna, encore Roberto Alagna, toujours Roberto Alagna.

Nicolas THERVET

Le Cid, de Jules Massenet.
Nouvelle Production
Opéra en quatre actes et dix tableaux (1885)
Livret d’Adolphe d’Ennery, de Louis Gallet et d’Édouard Blau
d’après la pièce homonyme de Pierre Corneille
Mise en scène : Charles Roubaud
Direction musicale : Michel Plasson
Avec Roberto Alagna, Sonia Ganassi, Paul Gay
Palais Garnier, Paris IXe (01 71 25 24 23). Tarif : de 25€ à 231€
Jusqu’au 21 avril.
Durée : 2h51 avec entracte
www.operadeparis.fr

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