« Le bord des mondes », une impression de déjà-vu

Beurre en stick, Kenji Kawakami. Courtesy Kenji Kawakami and Christophe Lecoq.

L’exposition « Le Bord des mondes », présentée par le Palais de Tokyo jusqu’au 17 mai 2015, part de l’idée qu’il existe des formes d’art qui se situent en dehors ou à la limite des domaines artistiques traditionnels et consacrés. Elle se propose de regrouper des œuvres contemporaines qui bâtissent de nouveaux mondes, transgressant les frontières entre les différents savoirs, invitant au « dépassement d’une norme qui délimiterait les territoires de l’art et de l’œuvre ».

On redoute donc le pire en lisant le cartel à l’entrée de l’exposition, tant la pseudo-hypothèse sur laquelle elle repose est vue, revue, et rabâchée sur tous les cartels de toutes les expositions du Palais de Tokyo et de nombreuses expositions d’art contemporain. Combien de fois a-t-on en effet lu que les artistes présentés transgressaient les normes, exploraient de nouveaux territoires ? Quand on sait que Marcel Duchamp a présenté sa célèbre Fontaine (l’urinoir, élément le plus connu de ses ready-made) en 1917 (oui, il y’a 100 ans !), et quand on connaît les œuvres qui ont été créées depuis, peut-on vraiment parler d’œuvres novatrices et transgressives ? Ne tombe-t-on pas là dans la caricature des galeries d’art contemporain qui exposent tout et n’importe quoi sous prétexte d’une justification pseudo-philosophique et subversive ?

Les plus :

  • Une diversité d’œuvres qui permet d’admirer quelques pièces intéressantes et poétiques.

Les moins :

  • Une exposition fourre-tout : pas vraiment de thème.
  • Pas ou peu de recherche dans la scénographie : un enchaînement de salles (parfois exigües), pas d’organisation thématique (simplement artiste par artiste).

Note : 2 artichauts sur 5

Vue de l’exposition « Le Bord des Mondes », Palais de Tokyo, 2015. Photo : André Morin. Bridget Polk, Balancing rocks, 2015. Courtesy de Bridget Polk..

Vue de l’exposition « Le Bord des Mondes », Palais de Tokyo, 2015. Photo : André Morin.
Bridget Polk, Balancing rocks, 2015. Courtesy de Bridget Polk..

La première œuvre présentée m’a conforté dans cette idée d’une exposition caricaturale. Avec l’installation de Bridget Polk, installation constituée de roches posées en équilibre sur des parpaings, le ton est en effet donné. Le ton d’abord péremptoire du cartel, décrivant l’artiste comme une « architecte nomade de mondes éphémères construits grâce aux pierres trouvées au hasard de sa route » qui « fait de la méditation et du temps des méthodes de transformation », cherchant à « créer une île d’immobilité dans un monde chaotique ». C’est le genre d’œuvre qui ne se regarde et qui ne se pense qu’avec le cartel qui lui est associé, au point qu’on a vite peur de se retrouver dans la galerie « abstraction jubilatoire » du sketch des Inconnus où Juan Romano Chucalescu exposait (http://www.dailymotion.com/video/xa6ze_les-inconnus-artiste-peintre_fun). Ce dernier, incarné par Didier Bourdon, n’était pas seulement un peintre ou un sculpteur, mais avant tout un animateur d’espace, un modeleur de vide, et même un destructeur d’intemporalité.

Cette première œuvre inaugure en fait une exposition fourre-tout, ce qui n’est pas vraiment étonnant vu le thème extrêmement vaste et flou de celle-ci. On y trouve par exemple une série de gribouillages-diagrammes indéchiffrables qu’il convient d’admirer au prétexte que le créateur disait ressentir l’univers entier dans son corps et vouloir empêcher l’éclatement du monde, un mur d’équations créé par un mathématicien qui souhaite sonder le subjectif et l’insaisissable mais « incapable d’exprimer l’infinie présence de l’absent », des vidéos semblables à la série Jackass décrites comme hymnes à l’absurde et à la perte de sens, une collection de figurines militaires, ou encore des toiles d’araignées censées représenter l’architecture du cosmos et l’inconnu de l’univers.

Vue de l’exposition « Le Bord des Mondes », Palais de Tokyo, 2015. Photo : André Morin. Jerry Gretzinger, Jerry's Map, 1963-2014, Courtesy de Jerry Gretzinger.

Vue de l’exposition « Le Bord des Mondes », Palais de Tokyo, 2015. Photo : André Morin.
Jerry Gretzinger, Jerry’s Map, 1963-2014, Courtesy de Jerry Gretzinger.

Mais parmi cette multitude d’œuvres disposées de manière aléatoire (pas de thème par salle, comme pas vraiment de thème d’exposition…), il faut bien reconnaître que certaines attirent l’attention, soit parce que la démarche est particulièrement intéressante, soit parce que leur beauté ou leur poésie est captivante. J’aimerais citer ici l’œuvre de Jerry Gretzinger qui a dessiné une carte imaginaire, rajoutant chaque jour une ville, une route ou un paysage pour créer un espace constitué de plus de 3000 feuilles de papiers. Son travail d’imagination, la qualité esthétique de cette œuvre très colorée, et sa dimension impressionnante (les murs et le sol sont recouverts) forcent l’admiration.

Vue de l’exposition « Le Bord des Mondes », Palais de Tokyo, 2015. Photo : André Morin. Les chindogus de Kneji Kawakami

Vue de l’exposition « Le Bord des Mondes », Palais de Tokyo, 2015. Photo : André Morin.
Les chindogus de Kenji Kawakami

J’aimerais aussi citer des œuvres poétiques, comme Kuskoy, une vidéo sur « le langage des oiseaux », moyen de communication de villageois turcs, ou le piège à brume de Carlos Espinosa, une création qui capture le brouillard pour répandre l’eau dans des régions désertiques. La poésie et l’esthétique propres à cet objet donnent un peu de sens au titre de l’exposition. Enfin, la salle qui m’a le plus marquée est celle où était regroupés les chindogus de Kenji Kawakami, des petites inventions drôles et poétiques, des objets revendiquant la liberté d’être inutile dans une société utilitariste et consumériste (voir ci-dessus). Quelques œuvres intéressantes, donc, qui compensent en partie le manque de cohérence de l’exposition.

 Charles Béna

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