Le Baroque sulfureux et sordide au Petit Palais

Bartolomeo Manfredi
Bacchus et un buveur, vers 1621
Huile sur toile, 132 x 96 cm
Rome, Galleria Nazionale di Arte Antica in Palazzo Barberini
© Soprintendenza Speciale per il Patrimonio Storico,
Artistico ed Etnoantropologico e per il Pollo Museale della città di Roma

Pour la première fois en France, plus de 70 œuvres dévoilent la face cachée de la Rome triomphante du premier XVII° siècle, et surtout les « pérégrinations nocturnes et interlopes des peintres baroques dans la Cité éternelle ».

C’est le Caravage qui, le premier, brise les canons de la Renaissance en faisant preuve de réalisme et en prenant ses modèles dans le peuple romain. C’est le coup d’envoi pour une nouvelle génération de peintres, « cabotins et licencieux » – comme les Bentvueghels, ces godelureaux du Nord qui vont vite adopter les excès de la cité des arts !

Point de tableaux pieux et chastes, le ton de l’exposition est vite annoncé : ce sera trivial, ripaille, ivresse et charnel, le tout interprété par les maîtres.

Entre errances bohémiennes et mythologie fantasmée, ces « mille et un portraits d’une population oubliée dévoilent en filigrane une réflexion sur l’inconstance et la vanité » , avec la récurrence du « memento mori » et les teintes mélancoliques de certains tableaux. Enfin, les espaces d’exposition, imaginés par le célèbre metteur en scène d’opéra Pier Luigi Pizzi (artiste vénérable de 84 ans !!), invitent au rêve (et au cauchemar) autant que les œuvres.

Les plus : 

  • La scénographie des Grandes Galeries par Pizzi : profondément théâtrale, elle nous place dans un décor aux tons violacés et rougeâtres. Les jeux de miroirs ainsi que les frontispices en trompe l’œil renvoient immédiatement à l’univers feutré d’un théâtre à l’italienne.
  • L’atelier photo baroque à la fin de l’exposition : où tu peux devenir un héros caravagesque et poser devant l’appareil en chapeau de plumes et corsage de velours.
  • L’application détaillée et de qualité pour Iphone qui te permet de revoir les œuvres marquantes, ou de jouer avec la carte interactive de la Rome du XVII° siècle.

Les moins : 

  •  Un éclairage parfois trop tamisé empêche d’apprécier au mieux certaines œuvres, bien que le choix s’explique sans doute par une volonté de nous plonger dans l’univers inquiétant des peintures.
  • Le vestibule de l’exposition, baigné de lumière, aurait pu exposer plus d’œuvres non-picturales afin de donner un aperçu plus universel du monde mal connu des bas-fonds.

Note : 5 artichauts sur 5 

Pieter Boddingh van Laer  Autoportrait avec scène de magie, vers 1638-1639 Huile sur toile, 78,8 x 112,8 cm. En dépôt à New York, Metropolitan Museum of Art © Courtesy The Leiden Collection, New York.

Pieter Boddingh van Laer, Autoportrait avec scène de magie, vers 1638-1639 Huile sur toile, 78,8 x 112,8 cm. En dépôt à New York, Metropolitan Museum of Art © Courtesy The Leiden Collection, New York.

Encore une preuve dirrévérence : les notes dessinées sur la partition sont celles du « diabolus in musica », accord dissonant proscrit par l’Église Catholique au 16° siècle ! En dessous, la légende indique que « le diable ne plaisante pas ».

Imprégnée d’humour et de satire – avec des visages grimaçants, déformés, théâtralisés à l’extrême comme dans cet autoportrait désopilant de Pieter Boddingh van Laer -, l’expo éveille aussi bien l’amusement et le dégoût, l’horreur et la lucidité.

Les idéalisations d’une Renaissance purement vouée à l’ascèse esthétique s’effacent pour nous montrer le côté le moins flatteur (mais sans doute le plus savoureux) d’une Rome pas très catholique ! Désir et violence, volupté et brutalité s’entrelacent dangereusement dans le visage laid d’un vieillard esquissant un geste obscène ou dans les yeux pétillants d’un éphèbe aux mœurs équivoques.

Anonyme caravagesque (Simon Vouet ?) Homme faisant le geste de la fica, vers 1615-1625 Huile sur toile, 51 x 39 cm  Lucques, Museo Nazionale di Palazzo Mansi © Soprintendenza BAPSAE per le province di Lucca e Massa Carrara - Archivio fotografico.

Anonyme caravagesque (Simon Vouet ?) Homme faisant le geste de la fica,   vers 1615-1625 Huile sur toile, 51 x 39 cm
Lucques, Museo Nazionale di Palazzo Mansi
© Soprintendenza BAPSAE per le province di Lucca e Massa Carrara – Archivio fotografico.

Le saviez-vous ?

Cet homme grimaçant performe le geste de la figue, « fica » en italien, qui représente le sexe féminin ou la pénétration. Au XVII°, ce geste dinsulte était aussi fréquent que violent.

Dévoilons ainsi sans attendre un des tableaux les plus remarquables de l’exposition, celui de la Vénus masculine de Lanfranco (v. 1620) : où un Adonis lascivement étendu sur un lit, (presque) nu et caressant un chat – quel sous-entendu ! -, nous invite, le regard badin et les joues rosies de plaisir, à le rejoindre. Le rideau relevé est une référence à une coutume amusante de l’époque : par souci de bienséance, un rideau était disposé devant les toiles érotiques. 

Giovanni Lanfranco Jeune homme nu sur un lit avec un chat, 1620-1622 Huile sur toile, 113 x 160 cm Angleterre, Collection particulière © Collection particulière

Giovanni Lanfranco
Jeune homme nu sur un lit avec un chat, 1620-1622 Huile sur toile, 113 x 160 cm Angleterre, Collection particulière
© Collection particulière

Les paysages, non moins innocents, font de la nature paisible et des ruines antiques les témoins silencieux d’un viol collectif par une bande de brigands, d’un plébéien soulageant ses besoins naturels ou encore d’une scène de prostitution.

Claude Gellée, dit le Lorrain Vue de Rome avec une scène de prostitution, 1632 Huile sur toile, 60,3 x 84 cm Londres, The National Gallery © The National Gallery, London. Bought, 1890

Claude Gellée, dit le Lorrain
Vue de Rome avec une scène de prostitution, 1632 Huile sur toile, 60,3 x 84 cm
Londres, The National Gallery
© The National Gallery, London. Bought, 1890

L’insolent « réalisme » avant la lettre ne prétend pas pour autant étouffer le fantastique, présent en filigrane tout au long du parcours où sorcières et travestis ont autant leur place que les mendiants et les prostituées. Loin de se retrouver face à des tableaux figés, on s’attendrait presque à ce qu’ils prennent vie : on hume la crasse et le vin, on entend les rires scabreux, on voit les dents moisies et on sent la moiteur des chairs. Les sujets « triviaux », bas, exhibant sans vergogne leurs instincts les plus vils transgressent encore et encore, et l’on se régale jusqu’à l’écœurement comme on s’afflige de cette décadence.

Last but not least, le vice et la misère n’occultent pas le bonheur de vivre, ce qui fait de cette exposition une promenade romanesque dans la Rome bariolée et gouailleuse de l’époque, sous les toutes dernières lueurs de la Renaissance.

Adrian de Banville et Juliet Copeland

NB : Les citations proviennent des descriptifs présents dans lapplication pour smartphone.

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