Lazare, au pied du mur sans porte

AppleMark

Je vais être assez claire : il s’agit là de  l’un des spectacles les plus géniaux que j’ai vus cette année – peut-être même LE plus génial. Drôle, poétique, explosif, immensément inventif et profond. Foncez.

Lazare représente la banlieue au prisme de la poésie. Sa plume est belle, très belle, mais si rugueuse et coupante… Elle dresse le tableau du désespoir d’un jeune de banlieue, Libellule, « au pied du mur sans porte ».

« Je suis un français sans France »,

réalise-t-il à un moment.

Mais d’abord, tout commence quand Libellule est petit. Libellule, c’est un gamin un peu perdu, un peu rêveur. « Inadapté » scande la maîtresse à sa maman qui fait tout pour arrondir les angles : « mais il est si gentil… A la maison, il joue avec ses bonhommes, et il est si calme, si silencieux ». Oui, mais à l’école, Libellule ça va pas trop.

La maman de Lazare, elle a sa langue à elle, avec sa grammaire singulière et sa franchise fragile. La maîtresse aussi parle son propre langage, celui de l’école et du monde administratif dont elle est incapable de s’abstraire. Rien n’existe au-delà de la jolie petite haie de la cour. L’école est à côté de la plaque.

Et puis après, plus tard, il y a les caïds qui vendent de la drogue et vont en voiture dans des boites de nuits. Libellule a grandi et part avec eux, malgré les tentatives désespérées de son double pour le retenir. Ah oui, car Libellule a un double, enfin, c’est son frère jumeau, mort durant la grossesse, avec qui Libellule dialogue si souvent et qui est à Budapest, maintenant. En fait, il en revient, mais il en parle tout le temps, car c’est si beau la Hongrie.

Et puis dans la banlieue, il y a aussi les criquets. Les criquets, c’est des gars qui sont en manque et qui sautent tout le temps du coup, leur os claquent et leurs dents aussi. En groupe, ils partent à la recherche de la drogue, envahissant la cité.

LAZARE, par © Hélène Bozzi

Lazare, par © Hélène Bozzi

Lazare, le metteur en scène et l’écrivain de la pièce, a grandi en banlieue parisienne, à Bagneux, et à vingt ans il détestait écrire. Il a arrêté l’école en CE2. Par des voies détournées, par la danse, le chant et la musique, il finit par en arriver au théâtre. Et là, tout d’un coup il prend la plume pour ne plus la lâcher. Au pied du mur sans porte est le deuxième volet d’une tragédie qui aborde la Grande Histoire, celle des rapports tumultueux de la France-Algérie, mais aussi la plus petite, avec le destin des jeunes des banlieues. Un sujet pas si présent sur les planches, finalement. Le spectacle de Lazare est donc extrêmement rafraîchissant, d’autant plus qu’il est porté par une mise-en-scène multidisciplinaire et des acteurs de feu, de véritables piles qui sautent, dansent, crient, gesticulent. Excellents comédiens capables de chanter, de tourbillonner, et qui sont accompagnés d’un orchestre. Humour, musique et poésie se mêlent pour raconter l’histoire de Libellule qui se cogne au pied de la mur sans porte, entouré d’une poignée de figures archétypales : la maîtresse qui sert à rien, le dealer qui met la pression, la maman qui n’en peut plus… Le magicien qui promet que tout ira mieux dans l’au-delà.

Pourtant, Lazare ne tombe pas dans le cliché. Bien qu’assez sombre, grinçant, son spectacle est une vraie bouffée d’air frais. Un OVNI dans le paysage du théâtre français. Un OVNI qui fait du bien et qui réveille.

Au théâtre des Abbesses jusqu’au 17 avril 2016. Et on réserve ici

Marianne Martin

Leave a Reply