L’auto-édition numérique, ou les limites de l’art une nouvelle fois repoussées

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E-book, liseuse, kobo, appli kindle, auto-édition numérique… tous ces termes ont surgi dans l’univers de la littérature au 21ème siècle. Signent-ils une remise à l’honneur des livres sous une forme renouvelée, ou au contraire leur mort ? Avons-nous atteint les limites de l’art pour entrer dans une ère uniquement commerciale, ou les avons-nous réinventées et repoussées ?

 

Il y a un siècle, une certaine Agatha Christie…

Partons d’un petit exemple. Dans son autobiographie, Agatha Christie raconte ses débuts d’auteure dans les années 1900 et 1910. Plusieurs fois, elle a envoyé un manuscrit à un éditeur ; plusieurs fois, elle a reçu des réponses négatives. Grâce aux relations de sa famille, elle a été reçue par l’un d’eux, qui lui a donné des conseils sans la publier. Elle a écrit La mystérieuse affaire de Styles au cours d’un congé de son activité d’infirmière pendant la première guerre mondiale, l’a envoyée, oubliée, et puis un beau jour, la réponse de l’éditeur est arrivée : acceptée ! A partir de là, elle a signé un contrat, puis un autre, écrit et publié plusieurs romans avant d’en arriver à celui qui allait faire d’elle la romancière à succès que l’on connaît, Le meurtre de Roger Ackroyd.

Ce parcours a quelque chose de rassurant : non, elle n’a pas connu le succès d’un claquement de doigts, elle a dû plusieurs fois sur le métier remettre l’ouvrage. Oui, elle a bénéficié d’un réseau familial, mais il était insuffisant pour lui apporter un contrat sur un plateau et elle a dû prouver son talent. Oui, c’est par la poste qu’elle a trouvé son premier éditeur.

 

Agatha Christie aujourd’hui

Imaginons maintenant qu’Agatha Christie soit née un siècle plus tard. Parmi les réponses à l’envoi postal de son premier manuscrit, elle en reçoit une, d’une grande maison d’édition, l’informant du fait qu’elle n’obtiendra pas d’autre réponse que cet accusé de réception par mail car son manuscrit est arrivé parmi 500 autres le même mois, ce qui est un volume trop important pour que l’éditeur puisse répondre à tout le monde. Cela en représente 6000 par an : or, elle apprend rapidement que les éditeurs ne publient qu’un ou deux primo-romanciers par an, et encore… il faut donc trouver la recette pour être une parmi plusieurs milliers (le chiffre officiel que diffuse Librinova est un sur 5000[1]).

Oui, mais elle est Agatha Christie : dans l’entrepôt où ces manuscrits sont stockés pendant quatre mois (lui dit-on), avant d’être renvoyés ou détruits, c’est bien sûr le sien qui sort du lot. Il va être publié ! A-t-elle alors atteint le graal de l’auteur ? C’est là qu’elle réalise qu’ensuite, son roman est de nouveau un parmi les milliers publiés chaque année. Parmi eux, 31% restent « obscurs », i.e. vendus à moins de 5 exemplaires par mois (chiffre de 2007, in Moreau et Peltier, 2011) : va-t-elle partager leur sort ?

Oui, mais elle est Agatha Christie : après-demain, elle vendra plus de romans que la Bible. C’est juste une question d’amorçage. Et d’ailleurs, la preuve : au fil des semaines, sur Amazon, elle voit apparaître un encart « Les clients ayant consulté cet article ont également regardé… », faisant le lien avec plusieurs autres fiches de livres d’auteurs plus connus qu’elle. Bingo ! Son livre commence à être raccroché à un réseau ! Oui, mais la fiche de son livre, elle, n’est pas mentionnée sur celle des autres. Pourquoi ? Parce que ce sont des algorithmes qui créent ces liens, en fonction des clics qu’ils comptabilisent. Par construction, ils renforcent les mouvements qu’ils ont déjà observés : ils sont programmés pour cela. Le web autorise et facilite la plus grande diversité, mais il l’utilise pour créer du conformisme.

Oui, mais elle est Agatha Christie. Son éditeur est convaincant, les libraires la repèrent, et sur internet, les amis d’amis qui viennent volontairement sur sa page Amazon comprennent que même si les algorithmes veulent les ramener à d’autres livres qui ont déjà du succès, elle est la future grande, elle va leur plaire, les divertir, leur ouvrir un univers, leur parler d’eux. Ils achètent son roman, sont agréablement surpris, en parlent autour d’eux, leurs amis l’achètent, elle fait son entrée dans un top 100 : elle est lancée. Les algorithmes la reconnaissent alors à son tour comme auteure connue et à succès, et ils se mettent à ramener les lecteurs vers elle.

 

Deux miracles successifs

Le parcours d’il y a un siècle est compréhensible : c’est celui qu’ont partagé nombre d’auteurs, même s’ils n’ont pas connu le succès éclatant d’Agatha Christie. Celui d’aujourd’hui ressemble à une succession de hasards, avec deux moments charnière aux mécanismes mystérieux : celui où un manuscrit sort du lot dans ce que j’imagine être un grand hangar où est stocké un océan d’autres ; puis le moment où, le livre commercialisé, les lecteurs le remarquent. Quand on n’est pas Agatha Christie (et personne ne l’est plus), est-il possible de compter sur son seul (éventuel) talent ? Sur la chance ? Sur le pari d’avoir écrit en suivant l’air du temps ? Quels sont les livres que va faire émerger la gigantesque toile d’araignée qu’est internet ?

C’est là que dans mon propre cheminement pour faire exister mon roman, La fille au mitote, j’ai rencontré Librinova. Librinova pratique l’auto-édition numérique. Auto-édition… édition à compte d’auteur ? J’ai lu Le pendule de Foucault, je l’ai même relu et rerelu, et je n’ai que trop en tête le système de Monsieur Garamond, éditeur, qui envoyait de manière indolore les auteurs fâcheux qu’il ne voulait pas publier vers la publication à compte d’auteur, en les persuadant que c’était un privilège. Description féroce… et injuste envers les amoureux du bel objet qu’est un livre imprimé, qui veulent avoir quelques exemplaires à distribuer autour d’eux, plutôt qu’une impression à la va-vite en format A4 avec une spirale en plastique.

Mais si Librinova est un auto-éditeur numérique (éditeur à compte d’auteur numérique, donc), c’est aussi un agent littéraire pour quelques-uns des auteurs auto-édités. Il faut donc comprendre cette entreprise comme un nouvel acteur dans le monde de l’édition, chargé de faire un tri que les éditeurs, submergés de manuscrits, ont sans doute de plus en plus de mal à faire eux-mêmes. Ils ont sans doute d’autant plus de mal qu’ils doivent simultanément surveiller l’auto-édition « en un clic » proposée par exemple par Amazon avec KDP, qu’ils doivent surveiller aussi le « top 100 » d’Amazon, où apparaissent des livres à repérer au bon moment pour contacter leurs auteurs avant qu’un concurrent ne le fasse… bref, les éditeurs doivent compter avec la créativité d’internet, l’utiliser et la ramener à eux, et cela est coûteux, surtout si l’ancien système d’envois postaux lui coexiste. Alors dans ce contexte, si un nouvel acteur, comme Librinova, émerge et prend cette sélection à son compte en en proposant un modèle de financement (par l’auteur), n’est-ce pas le système tout entier qui peut se diriger vers un nouvel équilibre stable ?

 

Agatha Christie chez Librinova

Reprenons l’exemple de notre Agatha Christie de 2017 et imaginons maintenant qu’elle s’auto-édite chez Librinova. Elle se retrouve sur Amazon : jusque là, son sort n’est guère différent de celui de tous les auteurs qui sont passés directement par KDP (elle est référencée sur 200 sites libraires en ligne, mais on lui dit bien que celui qui compte, c’est Amazon). Elle achète un service d’envoi à des blogueurs : si elle obtient quelques chroniques dithyrambiques, ce n’est pas non plus différent de ce qui arrive aux auteurs qui déposent leur roman sur des sites gratuits de mise en relation avec des blogueurs. Mais en plus de tout cela, elle est lue par l’équipe de Librinova. Or, c’est une équipe qui vient du monde de l’édition, connaît les maisons et leurs lignes éditoriales, a des contacts, un réseau : son regard de lecteur est donc tout à fait précieux. Librinova lit, met en avant certains livres en attribuant des coups de cœur, lance des concours, et le résultat est là : depuis 2014, sur plus de 1000 auteurs passés par Librinova, 37 sont entrés dans le programme d’agent littéraire et 31 ont déjà trouvé un éditeur[2], ce qui représente même un auteur sur 50. La comparaison avec le taux d’une publication sur 5000 parmi les envois postaux est vite faite… Librinova réinjecte donc de l’humain dans un système qui était en train de l’écarter insidieusement et grâce à cela, lui redonne de l’efficacité.

Quel paradoxe ! On pourrait avoir la crainte exactement inverse : celle que l’auto-édition numérique entérine un nouveau modèle numérique, comme son nom l’indique, à la place de l’ancien modèle fait de papier, d’enveloppes, de timbres-poste, d’appels téléphoniques d’un éditeur enthousiaste à un auteur ému et reconnaissant… Mais ce modèle n’existe plus que dans nos fantasmes. Dans leurs réponses, les éditeurs classiques aiguillent eux-mêmes vers Librinova ou d’autres entreprises proches, en arguant du fait qu’ils veulent « suivre le nouvel auteur » : ils veulent voir comment est reçu son roman dans un petit cercle, pour éventuellement le reprendre dans leur catalogue. Ils veulent faire un test. L’auteur éconduit peut s’en offusquer, tant qu’il ne perçoit pas que ce faisant, l’éditeur lève un petit coin du voile sur les nouvelles règles du jeu du monde de l’édition ; mais il a tout intérêt à se lancer dans l’aventure.

 

Les limites de l’art de nouveau repoussées

C’est ce que j’ai fait, avec une certaine appréhension : le compte d’auteur, est-ce bien raisonnable ? Tout financer moi-même, est-ce bien raisonnable ? Ne jamais rencontrer personne mais tout faire sur l’interface d’un site, et éventuellement par mail, est-ce bien raisonnable ? Les robots sont-ils en train de prendre le pouvoir ? Ce que j’ai découvert, c’est tout l’inverse. J’ai enfin trouvé des interlocuteurs, une écoute, des conseils, des idées nouvelles : bref, une marge de manœuvre.

Cela signifie que lorsqu’on parle auto-édition, compte d’auteur, banalisation du financement par l’auteur, on se dit que les limites de l’art pourraient bien être atteintes là, lorsqu’il devient permis d’inonder internet avec n’importe quel texte bâclé, avec n’importe quelle imitation du genre le plus à la mode, ou encore avec la publication sans prise de distance de son journal intime. Mais on se tromperait de cible. Ce n’est pas le modèle développé par Librinova qui peut favoriser cette orientation : le compte d’auteur, les auteurs qui confondent écriture et épanchement, cela existait déjà avant, cela existera encore après, et si certains payent pour brandir leur journal intime à la face du monde, en quoi est-ce un problème ? Le fait d’être sur internet ne signifie pas qu’on devient visible !

En revanche, avant que des entreprises comme Librinova existent, les auteurs désireux de se faire connaître, peut-être pas les Agatha Christie de notre siècle, mais les Dorothy Sayers, disons, étaient seuls face à un monde en mutation, où on pouvait deviner que d’anciennes règles coexistent avec de nouvelles, sans pouvoir décrypter facilement ni les unes ni les autres. Cette situation-là était de nature à encourager le conformisme : les auteurs qui s’inscrivent dans un genre à la mode déjà lancé et rentabilisé à l’étranger (chick lit, heroic fantasy…) pouvaient davantage y tirer leur épingle du jeu en se faisant reconnaître que les auteurs plus originaux. Mais si ces auteurs sont de nouveau lus par un humain, alors cela peut ouvrir la voie à une plus grande diversité. L’auto-édition numérique revendique l’apparition d’un nouveau genre de littérature, celle dite feel-good, car c’est le genre où se rencontrent aujourd’hui ce que les lecteurs ont envie de lire et ce que les auteurs ont envie d’écrire. Quoi qu’on en pense, c’est un genre nouveau ; n’est-ce pas la meilleure preuve de la capacité du nouveau modèle à repousser de nouveau les limites de l’art ?

 

Petit florilège de livres auto-édités chez Librinova, tous téléchargeables sur www.librinova.com (librairie) ou sur Amazon :

Marie-José Aubrycoin. Les égarements du coeur

Marceline Bodier. La fille au mitote

Cathy Borie. Dans la chair des anges

Catherine Choupin. L’inconnu du RER C

Leo Rutra. Saint Louis de Gonzague

 

Bibliographie

Moreau F., Peltier S., 2011, « La diversité culturelle dans l’industrie du livre en France (2003-2007) », Cultures Études, 2011-4, téléchargeable sur le site http://www2.culture.gouv.fr/culture/deps/2008/pdf/ce-2011-4.pdf

[1] Cf. Librinova en chiffres, https://www.librinova.com/blog/2017/10/10/librinova-en-chiffres/

[2] Cf. Librinova en chiffres, https://www.librinova.com/blog/2017/10/10/librinova-en-chiffres/

 

Marceline Bodier (auteure de La fille au mitote, juillet 2017)

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