« L’atristement des peuples »

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Anne-Cécile Vandalem met en scène une pièce qu’elle a elle-même écrite, s’inspirant de la petite île danoise de Samso, dont la population fut massivement réduite suite à la fermeture des abattoirs, qui en constituaient la principale activité. « Tristesses » est le nom d’un autre confetti de terre, cette fois fictif, au large des côtes danoises, qui suite à la faillite de ses abattoirs ne compte plus que huit habitants. Et même sept, en réalité, puisque l’une d’entre eux, Ida, l’épouse de l’ancien directeur des abattoirs, est retrouvé pendu sur la place du village, le cou lacéré par le drapeau national. Se mettent dès lors en place les rouages du drame : la fille d’Ida, partie sur le continent menée la même carrière politique que son père, revient sur la petite île pour récupérer le corps de la défunte. Or, il apparaît rapidement que ses intentions ne se limitent pas au rapatriement de sa mère : la dirigeante politique a pour dessein d’obtenir des habitants qu’ils acceptent la transformation de leur confetti de terre en un studio de tournage pour des films de propagande servant le parti.

Tristesse: confetti de terre dont les habitants visent les étoiles pour éteindre le ciel Photo:© Christophe Raynaud de Lage

Tristesse: confetti de terre dont les habitants visent les étoiles pour éteindre le ciel
Photo:© Christophe Raynaud de Lage

Dès lors, chacun se positionne : si les hommes, notamment, se résignent et s’accommodent, des figures féminines de résistance émergent. Magrete, l’épouse du pasteur, s’indigne et se débat contre les forces économiques et politiques qui la dépassent ; tandis que les deux filles de Soren et d’Anna font silencieusement le choix de l’attentat politique. Le personnage d’Anna est tragique mais également ambigu : bien que battue et régulièrement humiliée par Soren, elle ne peut être enfermée dans une simple position de dominée. Malgré tout, Anna décide de le sauver, du moins d’essayer, puisque c’est à elle que Martha adresse sa menace de dénoncer à la Justice le petit commerce illégal qui permet à la famille de survivre. Soren reste quant à lui ignorant de la trahison, berné par l’hypocrisie de la femme politique à son égard. Le personnage de Martha compose elle aussi une figure féminine aussi ambiguë qu’intéressante, en ce qu’elle questionne les rapports entre féminité et pouvoir. Martha représente le pouvoir dans tout ce qu’il a de plus dur, de plus froid. La femme politique ne correspond à aucune des caractéristiques que l’on attribue traditionnellement à la féminité : elle est par exemple tout à fait dépourvue de compassion à l’égard de son ancienne amie Anna. La façon dont Martha exerce le pouvoir politique ne se distingue en rien de celle des hommes.

© Christophe Raynaud de Lage

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L’humour émaille la pièce entière, et l’on rit parfois très franchement. La tristesse ne cesse pourtant de poindre, comme une substance visqueuse dont on ne parviendrait à se débarrasser. Anne-Cécile Vandalem s’est inspirée des écrits de Gilles Deleuze sur la notion spinoziste de tristesse. Pour Deleuze, elle peut se définir comme la diminution de la puissance d’agir. Quant à la psychologie philosophique de Spinoza, elle enseigne que la haine naît des moyens que l’on met en place pour chasser l’objet de la tristesse.

© Christophe Raynaud de Lage

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L’action s’ouvre ainsi sur une partie d’un jeu type Trivial pursuit, entre les membres de la famille Petersen. Les questions sont absurdes, et l’ambiance extrêmement tendue : Anna, les larmes aux yeux, est incapable de répondre à la question de Soren qui, exaspéré, la vocifère à ses oreilles de plus en plus fort : « quel est le nom du restaurant dans lequel travaille Bob L’Eponge ? Aller, je te donne un indice : ça a des pinces et ça se mange ! » – la réponse étant : Le crabe croustillant. Se déroulant dans de petites maisons de bois, la scène est filmée en temps direct et nous est retransmise depuis l’écran au centre de la scène, ce qui ne fait qu’accroître la tension, l’absurdité hilarante de la situation mais également la désespérance de la famille. Finalement, poussé au bord de la crise de nerf face au silence larmoyant de sa femme, Soren se rue chez ses voisins, son beau-frère pasteur et son épouse, pour les harceler également : « connaissez-vous le nom du restaurant dans lequel travaille Bob l’Eponge ? »

Tristesses est ainsi, jonglant sans cesse entre un humour ravageur et une trame de fond profondément désespérante, résultant de décisions politiciennes sur lesquels les habitants n’ont pas de prise.

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Tristesse: confetti de terre dont les habitants visent les étoiles pour éteindre le ciel Photo:© Christophe Raynaud de Lage

A Avignon cette année, l’usage de la vidéo filmée en direct et retransmise sur le plateau n’a plus rien d’original. Seulement, Anne-Cécile Vandalem pousse la réflexion sur ce nouvel instrument scénique plus loin que d’ordinaire : l’image diffusée sur scène ne double pas l’action visible, mais restitue ce qui se passe à l’intérieur des petites baraques en bois dans lesquels vivent les habitants de l’île. Est ainsi créée l’impression assez dérangeante d’intrusion au sein de leur intimité. Le spectateur peut ainsi observer au plus près les névroses et les angoisses qui se développent sous le règne de la tristesse. L’hybridation entre théâtre et cinéma confine, avec Anne-Cécile Vandalem, au polar ou au film noir, jamais exempt d’un humour acide. Le jeu brillant et si drôle des acteurs, ainsi que la présence de musiciens sur scène – déguisés en fantômes : ce sont les morts de l’île qui jouent de la musique – renvoient en revanche à la pure tradition du spectacle vivant, plaçant définitivement Tristesse du côté du théâtre. D’un théâtre nouveau et innovant, utilisant les nouveaux procédés scéniques non pour faciliter l’attention, accroître le spectaculaire, mais pour amener plus loin les possibilités de la théâtralité, afin de faire passer avec intelligence son message, ou plutôt dresser son triste constat, émettre son signal d’alerte.

Marianne Martin

 

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