L’Âge libre, ou l’ensauvagement du discours amoureux

« Cela ne vous fait rien, à vous, de savoir que vous êtes la fête de quelqu’un ? »

Vers la moitié du spectacle, l’une des comédiennes lancera au public, avec grâce, cette phrase extraite du Fragment du discours amoureux de Roland Barthes, dont le spectacle est « sauvagement inspiré », selon les mots de la Compagnie avant l’Aube. Cette interrogation condense sans doute l’essence de la réflexion de L’Âge libre, spectacle sauvage mené en fanfare par une bande de pétillantes et déchaînées jeunes filles. Qu’est-ce qu’être amoureuse à l’ère de l’« âge libre » ? Les quatre superbes comédiennes nous montrent comment elles rêvent d’amour aujourd’hui. Mais aussi à quel point nos façons de considérer la rencontre amoureuse et les romances sont affectées par la modernité. A travers des textes tendres et drôles, les comédiennes nous dévoilent leur aspiration à trouver un amour idéal, plein, se suffisant à lui-même. Rêve secret de faire LA rencontre, malgré la valorisation sociale d’une vie amoureuse épanouie car multiple, l’invective à accumuler les conquêtes.

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L’Age libre, par la Compagnie Avant l’Aube

Du travail d’écriture mené par la Compagnie Avant l’Aube – d’ailleurs composée d’anciens et actuels étudiants de Sciences Po! – ont jailli des textes qui chacun décrivent, parfois crument, parfois tendrement, la condition de l’amoureuse moderne. A une époque où la majorité des tabous sexuels d’autrefois ont disparu, où le sexe et les produits dérivés qui en découlent sont présents partout, à la télévision comme au supermarché. A une époque où les corps sont pris dans des logiques de normalisation, d’homogénéisation, à l’égard des relations amoureuses.

« J’ai peut-être de la salade coincée entre les dents, mais j’ai une épilation intégrale, alors c’est bon, ok ? » « Je me pose souvent des questions sur la sexualité de mes grands-parents. Par exemple, qu’est-ce que faisait mon grand-père à ma grand-mère ? Est-ce qu’il lui faisait des cunnilingus ? ».

Perruque platine, yeux rêveurs et voix teintée d’une once de nostalgie, l’une des comédiennes nous raconte comment elle imagine la rencontre amoureuse idéale… « dans un monde où le sida, la fécondation et la chlamydia n’existent pas » ; « où, en me déshabillant, il découvrirait que je porte des sous-vêtements magnifiques, ce qui n’est pas vrai dans la réalité car je trouve les strings atrocement inconfortables ».

Enfin, les comédiennes reconstituent de façon hilarante la fameuse scène de l’attente du sms de l’être aimé, parodiant Racine pour reprocher toute sa cruauté tragique à cet homme qui ose s’empiffrer de raclette en oubliant de donner des nouvelles à sa chère et tendre. Joué par les comédiennes travesties, les figures masculines ne sont pas épargnées ; tournées en dérision, néanmoins assez tendrement.

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Les comédiennes de l’Âge libre osent tout. Elles sautent, crient, pleurent, chantent, dansent, jouent du violoncelle, crachent et s’embrassent. Le spectacle part dans tous les sens, déborde d’énergie, et pourtant, elles évitent la vulgarité, restant incessamment si jolies que ça en suscite l’admiration, presque autant que leur talent. Eclatante, vectrice de joie, la pièce a sans doute pour unique défaut une tendance à présenter l’esprit des jeunes femmes comme excessivement romanesque. Elle retranscrit par ailleurs bien la tension propre aux filles d’aujourd’hui entre volonté féministe d’émancipation, et dépendance irrémédiable envers l’être aimé, propre à la condition de l’amoureuse.

L’Âge libre, par la Compagnie Avant l’Aube. Mise en scène de Maya Ernest, avec Inès Coville, Agathe Charnet, Lucie Leclerc, Lillah Vial

Un spectacle très très chouette. Une compagnie à suivre. De près.

Marianne Martin

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