CANNES [Selection] // Adieu au langage de Jean-Luc GODARD : au-delà du cinéma

adieu au langage affiche

Je l’attendais avec impatience, curieuse de découvrir la dernière expérience filmique du réalisateur mythique de la nouvelle vague. Prix du Jury au Festival de Cannes 2014, ex-aequo avec le très grand Mommy de Xavier Dolan. Je ne fut pas déçue : Adieu au langage m’a confrontée à une nouvelle idée du cinéma.

résumé d'adieu au langage par JLG

Résumé d’Adieu au langage proposé par Jean-Luc Godard

(Source : https://fr.cinema.yahoo.com)

L’attrait de la 3D

Voir un film de Godard avec des lunettes 3D est déjà en soi une expérience à vivre. Mes seules expériences de 3D se réduisant à un ou deux films d’animation grand public, j’ai apprécié le côté absurde de la chose : m’immiscer avec un appareillage incarnant aujourd’hui la modernité cinématographique, dans un monde expérimental avant-gardiste. J’eus quelques échos stipulant que cet usage de la 3D l’était davantage à des fins critiques ; je ne l’ai pour autant pas ressenti comme tel. La 3D apporte une profondeur non-négligeable aux photogrammes très travaillés de Godard ; le rendu visuel est intéressant, plaisant même.

évite, et vite, les souvenirs brisés

Photogramme extrait d’Adieu au langage

(Source : http://24fpsverite.com)

 

D’images en aphorismes

Comme me le disait en amont de la projection un « connaisseur » du grand JLG, assister à la diffusion d’une de ses œuvres, c’est devoir s’attendre à être percuté par tout un tas d’aphorismes, plus que plaisants pour l’esprit aiguisé. Godard n’est définitivement pas un cinéaste qui se veut accessible au grand public, d’ailleurs, il semblerait qu’il se préoccupe, somme toute, assez peu du public en ce qui concerne la réception de ses films. Dans cette optique, Adieu au langage se rapproche de ce que Godard a déjà montré avec ses Histoires du Cinéma : un assemblage d’images animées hétéroclites, qui se retrouvent liées par leurs résurgences ponctuelles et le collage de mots et de phrases en surimpression.

En bonne élève ayant la préparation de la présente critique en tête, je m’appliquais donc à prendre quelques notes durant la séance. Ces notes représentent donc plutôt les différents aphorismes qui auront pu me marquer (et il y en eut beaucoup), de même que la mention des images m’ayant frappée.

Il y eut, au commencement d’Adieu au Langage, un plan intéressant montrant deux personnes communiquant en face à face par smartphones interposés. En parallèle, à côté de l’un d’eux, une jeune femme tourne les pages d’un livre. Le point commun qui lie ces trois autres communiquant de façon différenciée ? Le pouce comme membre préhenseur.

nudité adieu au langage

Zoé Bruneau, l’une des actrices d’Adieu au langage

(Source : http://www.accreds.fr)

L’être amoureux est un animal

Le film ne raconte pas d’histoire. Il se compose de différents leitmotivs, dont deux forment l’essence de son propos : le couple, et la vision de l’animal (le chien plus exactement) sur le monde. Plusieurs couples apparaissent à l’écran. L’un est formé par une jeune femme à la chevelure rousse et dense et un jeune homme plus frêle aux cheveux longs, tous deux en partance pour l’Amérique et avec pour seul bagage de la philosophie. L’autre est celui de « Josette » (c’est le seul personnage dont le nom est mentionné) et de son compagnon. Ceux-ci apparaissent souvent nus, se disputant souvent, parfois dans le salon, d’autres fois sous l’eau de la douche. Un jour, il croise le chemin de Roxy Miéville (chien du réalisateur et de sa compagne Anne-Marie Miéville), qui se joint à leur quotidien.

ROXY - adieu au langage

Roxy Miéville, chien de Godard et de sa compagne Anne-Marie

(Source : http://media.rtl.fr)

Roxy est filmé avec délicatesse par son maitre, marchant dans la nature, ou dormant sur un canapé. La voix-off prononce, vers le milieu du film, un vers de Rilke : « Le monde, c’est ce qui est vu par le regard de l’animal ». Et si, finalement, le propos de Godard se voulait être la défense d’un nouveau langage : celui du regard que l’on porterait sur la vie et ses images ?

roxy

Roxy bis (parce qu’il a du chien et qu’on ne s’en lasse pas)

(Source : http://www.lostinuniverses.com)

De l’humour, toujours

L’on passera rapidement sur les sursauts scatophiles de certaines séquences (pour le compagnon, lorsque « Josette » lui parle d’égalité, celle-ci se trouve pour lui davantage dans le caca que dans la loi ou autre, possible référence à Antonin Artaud, et plus précisément à ce vers : « Là où ça sent la merde, ça sent l’être » ?), qui témoignent de l’humour inébranlable du cinéaste de 83 ans. Godard ne se prend pas toujours au sérieux, et il paraît compliqué de rentrer dans ses œuvres sans un brin d’esprit de dérision.

Le « cinéma » de JLG n’a pas pris une ride

Le public a pu voir le décernement du Prix du Jury cannois comme un hommage intergénérationnel entre un cinéaste de la vieille et de la jeune génération. Pourtant, la jeunesse d’esprit de JLG est, à l’écran, plus que frappante. Plusieurs aspects d’un même plan captent plus ou moins l’attention du regardeur : l’on s’attarde un moment sur l’extrait de film diffusé par la télé du salon, ou sur la femme qui s’habille à côté de l’objet télévisuel, ou encore sur la voix-off qui énonce quelques pensées attrayantes. Le montage est énergique, dérange le spectateur par différentes modulations sonores ou sursauts d’images. Certaines d’entre-elles se superposent, vous faisant presque loucher. Pour le coup, le « vieux » cinéaste se montre plus avant-gardiste que la jeune pousse du cinéma indépendant québécois qu’est Xavier Dolan, dont la touche au niveau du montage est plutôt fluide et lisse ; quoique très dynamique aussi.

« Tous ceux qui manquent d’imagination se réfugient dans la réalité »

Elle est la première citation d’Adieu au langage. Que nous propose-t-il sinon une réflexion sur l’imaginaire et les failles du langage pour l’explorer ? Il est bien plus cela qu’un film. Et Godard l’affirme d’ailleurs lui-même en voix-off au début de la diffusion : « c’est une investigation littéraire ». Les images sont là comme alternative à la parole seule : la composition photogrammes/textes/sons se voudraient comme la proposition d’un langage qui irait lui-même au-delà de la « réalité ». En cela, la vision de l’animal sur le monde, que nous évoquions plus haut, est essentielle car dénuée de tout jugement subjectif : « ce n’est pas l’animal qui est aveugle mais l’homme, aveuglé par sa conscience ». Elle se trouve ainsi comme empreinte d’une certaine pureté originelle, car « il n’y a pas de nudité dans la nature ».

je cherche de la pauvreté dans le langage

Héloïse Godet, l’une des actrices d’Adieu au langage

(Source : http://images.telerama.fr)

 Vers un nouveau langage cinématographique

Si je dis en titre que Godard présente ici ses adieux au cinéma, ce n’est pas, comme l’affirme l’un des critiques du Monde car je le considère comme le « film-testament » d’un « vieil ermite ». C’est plutôt parce que je considère qu’avec Adieu au langage, Godard a renoncé au cinéma. En effet, si l’on se réfère au numéro 700 des Cahiers du Cinéma, revue qu’a longtemps affectionné JLG, qui a demandé à plusieurs personnalités du monde du cinéma quelle était « l’émotion qui les hante », ce qui unirait les œuvres cinématographiques serait l’émotion qu’elles suscitent toutes chez les spectateurs, aussi diversifiées soient-elles. Or, Adieu au langage dégage une certaine froideur d’ensemble de par son intellectualité. De même que sa constante démarche d’esthétisation se fait au détriment justement, de l’émotion vraie, en tant qu’elle surgirait de l’alliance d’un propos (auquel renonce volontairement et avec brio Godard) à un photogramme.

Aller au-delà du cinéma et de son langage premier qu’est l’émotion, il fallait bien le talent d’un Godard pour y parvenir. Alors, chapeau l’artiste.

Léa Scherer

Pour écouter « le maître » parler, dans un entretien avec Patrick Cohen sur France Inter : http://www.franceinter.fr/emission-le-79-jean-luc-godard-invite-du-79

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