La Villa Cosenza – Le palier, 1607

« Angelo ! Mère te cherche depuis des heures. »

Je me retourne sur ma branche pour dévisager Violetta, bouclettes au vent. « Et descend de cet olivier ! » Une vraie bêcheuse. C’est l’ainée et elle se voit déjà à Rome avec ses rubans et sa poudre. Mais elle a encore une toute petite poitrine, et avec Selena, nous l’avons vu remplir ses brassières avec du linge. Elle détourne le regard alors que je la fixe. Elle aussi.

« C’est bon Violetta j’arrive. En plus les Barozo viennent tout juste de partir. Retourne à ta couture ! 

– Petit frère, tes manières font froid dans le dos…

– Tes dents de devant aussi grande sœur. »

Elle m’invective, devient rouge, et me tourne le dos dans un froufrou outré. Bon débarras.

« C’était facile Angelo.

– Ca va Selena, elle m’ennuie à faire la grande tout le temps, et à être toute gentille devant papa.

– Même. »

Selena me regarde les sourcils froncés. Ses cheveux frisés s’éparpillent en jolies vaguelettes, et la tenue de valet qu’elle a sur le dos lui donne un air martial que j’aime, avec son petit nez un peu trop retroussé et ses yeux bleus clairs. Sa bouche est trop grande, et sa voix toujours trop forte. Elle n’a que deux ans de plus que moi. Elle me fixe longuement dans les yeux puis sourit.

« Il est l’heure. Va donc suivre ta leçon, et prend bien soin d’occuper Maman, qu’elle ne me voit pas avec ces vêtements sur le dos.

– Promis ! »

Elle descend de l’arbre la première, comme un de ces singes dont on parle dans les histoires de maman. Je la suis, mais mes jambes ne sont pas assez longues et je trébuche en arrivant à terre.

Je cours vers la villa. Les graviers blancs crissent sous mes souliers, et le soleil frappe en biais les buissons de buis taillés qui se répondent par paire de part et d’autre de l’allée. La villa projette une ombre imposante sur sa gauche, et l’on devine l’importante suite de bâtiments que la façade principale dissimule. J’entends Lina qui travaille sa harpe. Elle ne sort pas beaucoup, sa peau trop claire est trop fragile pour le soleil, ont dit les médecins. Je sais qu’elle rêve de campagne, elle me le dit quand je dors avec elle. C’est la plus douce de mes sœurs, celle qui me rappelle le plus maman.

« Maître Angelo, Signora Cosenza vous attend dans sa chambre pour votre leçon de lecture.

– Je sais Simon, j’y vais ! Et plus de « maître » : puisque tu as prêté tes vêtements à ma sœur, nous sommes presque frères ! »

Son visage tout rond s’illumine d’un grand sourire, et il retourne à la cuisine en sautillant, évitant soigneusement la tâche sombre en forme de trèfle qui tranche avec le bois clair du palier.

« Frère ? Avec un valet ? »

C’est Père. Sa voix grave s’élève du haut de l’escalier. Il me scrute, mais évite soigneusement de me regarder dans les yeux.

« C’était une farce Père …

– Les Cosenza ne font pas de « farces » avec des serviteurs ! Surtout pas l’héritier. Va dans la chambre, ta mère t’attend. » Sa voix est froide et dure.

« Oui Père. Merci Père »

Il me hait. A cause de ces maudits yeux, ce maudit vert et ce maudit bleu. Maman dit que Dieu m’a fait un cadeau spécial, que ses voies sont impénétrables. Mais si j’aime Père, pourquoi ne voit-il que mes yeux ?

J’ouvre doucement la porte de la chambre. « Angelo mio ! Quel regard ! Une bêtise à avouer ?

– Non maman. J’aimerai continuer la lecture d’hier si tu veux bien. »

Robin Trémol

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