La Villa Cosenza – Le palier, 1323

Le sable semblait chargé d’ocre et de pourpre alors que le soleil se couchait sur la campagne. La villa s’irisait au milieu des champs ondulants. Les halètements du vent soulevaient des gerbes de poussière qui venaient éclabousser l’entrée de la maison, faisaient tousser les gorges et se plisser les yeux. 

Cassandra se tenait droite, quelques mètres devant la demeure. Les lèvres entrouvertes, elle redessinait la villa, planifiait les futurs travaux : une aile entière à rénover, la grange à agrandir, et toutes les annexes qu’elle désirait construire…

« – On a fini m’dame Cosenza. » La jolie bouche se plissa au « m’dame », elle faillit reprendre le fermier, mais se retint.

« – Merci Marcello, vous allez pouvoir y aller. » 

La fin de sa phrase fut recouverte par des hurlements qui surgirent de la cour, derrière la villa, comme si une pierre s’était glissée dans les essieux d’une charrue en mouvement.

Le cochon s’égosillait encore, et chaque cri faisait jaillir plus fort le sang qui s’échappait de la gorge ouverte de l’animal, remplissant les pots disposés sous ses pattes. Arnaldo Cosenza, ensanglanté et suant tenait encore le couteau dans sa main gauche, un sourire aux lèvres. Les hommes qui l’entouraient étaient affairés à maintenir la bête en place et à amener les seaux pleins dans la maison.

Antonio s’était joint aux autres pour aider son maître, et rien ne le différenciait des fermiers d’Adarilo , qui lui avaient immédiatement accordé leur confiance. Comme eux, il servait.

L’attitude des paysans vis-à-vis du seigneur de la villa était moins claire, et créait des tensions au sein de village. Certains avaient spontanément accepté la cordialité du nouveau Cosenza, mais la grande majorité des hommes se méfiait de ce noble qui désirait travailler. Ceux-là n’avaient pas amené leur élevage pour profiter du cellier qui venait d’être déblayé, mais tous assistaient à l’évènement. 

Arnaldo savait qu’il était mis à l’épreuve, et il avait eu peur. Mais son inquiétude s’était dissoute dans les flots vermeils qui s’échappaient des animaux. Il en oubliait même sa haine de la villa, qui lui rappelait sans cesse la lâcheté de son frère et de son père.

Avant de partir, les hommes tranchèrent la tête d’un cochon et la déposèrent sur le palier en bois de l’entrée. « La buona fortuna » expliqua Marcello. Il sourit en voyant le regard désapprobateur de la dona, et murmura une courte incantation. Il aimait bien le nouveau maître.

Lorsqu’Antonio retira le trophée le lendemain matin, une tâche rappelant la forme d’un trèfle avait marqué le bois.

 

Robin Trémol

 

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