La vénus revisitée

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On aurait tort de ne voir dans La Vénus à la fourrure que le tableau de ce comportement – pathologique ? – auquel l’auteur Leopold von Sacher-Masoch a donné son nom. Cette œuvre est bien plus que le récit d’un jeune homme masochiste. La pièce du même nom de David Ives se penche sur ce roman pour en dévoiler les multiples facettes : est-ce une histoire d’amour ou de la pornographie ? Dans quelle mesure le personnage est-il le reflet de son auteur ?

Les + :

  • Une pièce très vivante avec des acteurs excellents et dynamiques
  • Une réflexion intéressante sur l’interprétation d’une œuvre et sur les liens entre auteur et personnages

Les – :

  • Un peu trop d’effets spéciaux par moments, ce qui altère la crédibilité de la pièce

Note : 4 artichauts sur 5

La vénus à la fourrure, Théâtre Tristan Bernard (Paris), 11 octobre 2014, © Fabienne Rappeneau

Fabienne Rappeneau

 

Les premières minutes de la pièce laissent un peu sceptique. Une actrice qui arrive en retard à une audition, un metteur en scène désespéré qui refuse de la laisser jouer : la situation semble bloquée. Mais ce qui sauve la pièce dès le départ, c’est l’énergie incroyable des acteurs qui semblent jouer leur vie pendant une heure et demie. D’autant plus que leurs rôles ne sont pas faciles à jouer : ni celui de Marie Gillain, entre prostituée et femme dominatrice, ni celui de Nicolas Briançon, metteur en scène colérique séduit et soumis malgré lui.

Dès le début, quelques indices nous mettent la puce à l’oreille pour comprendre progressivement ce qui fait le génie de cette pièce : la confusion, petit à petit, entre la fiction et la réalité. Il y a d’abord le prénom de cette mystérieuse actrice : Vanda. Vanda : tiens ! Comme l’héroïne de Sacher-Masoch, à une petite modification orthographique près : curieuse coïncidence ! Les noms – nom de l’actrice, nom du metteur en scène, noms des personnages – sont au cœur d’un jeu de cache-cache tout au long de la pièce, jusqu’à ce que les noms des personnages soient remplacés par ceux des acteurs, et vice-versa, tant et si bien qu’on ne sait plus qui est qui. Le texte, lui aussi, se mélange avec les paroles du metteur en scène et de son actrice : est-ce Vanda qui parle avec Thomas ? Ou Wanda avec Séverin ? Ou encore Vanda et Séverin, Thomas et Wanda ? Les deux récits qui se déroulent en parallèle se confondent de plus en plus, jusqu’à ce que Vanda deviennent Wanda et Thomas devienne Séverin – ou l’inverse ? Au fur et à mesure qu’on avance dans la pièce, on ne sait plus quelles répliques sont tirées du texte de Sacher-Masoch et lesquelles sont de David Ives. La confusion est à son comble lorsque les deux acteurs décident d’inverser leurs rôles : Vanda prend le rôle de Séverin et Thomas celui de Wanda. Surtout qu’à la fin du texte de Sacher-Masoch, on se rend compte que le maître et l’esclave ne sont peut-être pas ceux qu’on croit…

Fabienne Rappeneau

Fabienne Rappeneau

Au-delà du plaisir éprouvé à la vue de cette pièce drôle et troublante, on assiste à une véritable réflexion sur le théâtre – et sur la fiction en général – : y a-t-il toujours un lien entre un auteur et ses personnages ? Il semble en effet difficile de croire qu’un écrivain puisse inventer des personnages réalistes et presque vivants sans y mettre un peu de lui-même. C’est ce que suggère Vanda en demandant malicieusement à Thomas si, finalement, il n’est pas lui-même Séverin. Le metteur en scène s’empresse de nier toute ressemblance entre lui et son héros ; mais il nie si promptement qu’on ne peut que douter de sa sincérité. La pièce n’apporte aucune réponse, et le spectateur s’en retourne avec cette difficile question à méditer.

C’est aussi une réflexion sur le roman de Sacher-Masoch lui-même. C’est en effet un récit surprenant et qui se prête à diverses interprétations. La pièce montre qu’il ne faut jamais être trop certain de son analyse : Thomas, qui croyait fermement avoir parfaitement compris le roman, voit ses convictions être progressivement ébranlées par les questions naïves et les remarques parfois acerbes de sa jeune actrice. L’interprétation d’une œuvre peut en effet beaucoup varier selon le regard que l’on pose sur elle : pour Vanda, jeune femme moderne, le roman est ouvertement sexiste, alors que ce point de vue n’avait jamais traversé l’esprit de Thomas, qui s’était plongé dans un tout autre contexte historique.

Pour compléter la réflexion, lire ou relire le roman de Leopold von Sacher-Masoch, La Vénus à la fourrure, et voir ou revoir le film du même nom de Roman Polanski.

Au théâtre Tristan Bernard

Diane Richard

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