La savoureuse Comédie Pâtissière d’Alfredo Arias

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Alfredo Arias présente au Théâtre de la Tempête son dernier spectacle, Comédie Pâtissière. Il revient ainsi sur un personnage célèbre de l’histoire télévisuelle argentine, la cuisinière Dona Petrona, dont le livre de recette est, encore aujourd’hui, le plus vendu du pays (certes, après la Bible). Ses incroyables créations gustatives ont stimulé l’imagination des ménagères argentines des années 60… Mais ont aussi fait rêvé le jeune Alfredo, affamé d’évasion. Autour de ce personnage, réel mais si fantasque, le brillant metteur-en-scène nous plonge au cœur des souvenirs de son enfance, qu’il a passée sous le premier mandat du président populiste, Juan Perón… Et qui fut pourtant bien plus « petroniste » que péroniste. 

« Al » (le double d’Arias sur scène qu’il joue lui-même) était prisonnier d’une mère obsédée par son « anormalité », et délaissé par un père tout à fait ailleurs. Les rendez-vous télévisuels avec les extravagances culinaires de Petrona sont alors devenus un moyen de rêver, de s’évader vers la création, vers un univers coloré et fantaisiste. Aujourd’hui adulte, il la retrouve pour un dialogue succulent, plein d’humour et de calembours, agrémenté des chansons interprétée par la superbe diva Andrea Ramirez. C’est finalement presque comme un rêve de jeunesse qu’accomplit Alfredo Arias, en reconstituant Dona Petrona telle qu’il l’a toujours imaginée. Campée par une impétueuse Sandra Macedo, la Dona Petrona d’Arias est un sacré personnage, à la fois très autoritaire et follement fantaisiste. Tout en lui exprimant son admiration, Al fait doucement remarquer à Dona à quel point elle a exaspéré – et manqué de ruiner ! – nombre de téléspectateurs. Très sûre d’elle, la diva des fourneaux recommandait couramment d’utiliser une trentaine d’œufs pour un seul gâteau, ou affirmait avec des airs de grande scientifique que le dosage de la levure dépendait entièrement de la météo.

 

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La cuisinière avait fi des complications entraînées par ses recettes. Elle s’émeut tout de même lorsqu’Al lui raconte les suites de l’élaboration ratée d’une “Cathédrale” en sucre glace : le gâteau monumental s’est effondrée au beau milieu du mariage, massacrant au passage les petits mariés meringués et les filles d’honneur en pâte d’amande, avant de largement éclabousser la robe de la mariée – la vraie. Mais peu importait le prix et la difficulté pour Petrona : elle voulait amener le luxe dans les cuisines, pour chasser des esprits des Argentins des bas quartiers la pauvreté de leur condition.

“Dona Petrona – Il y a des gens qui aiment rappeler la misère ; je cuisine pour l’oublier”

Cette extravagance, en plus d’apporter un peu de chaleur et de magie dans les foyers, était le reflet d’une incroyable créativité. En témoignent les représentations picturales des gâteaux tel l’ “Epis de Maïs”, “Le Drapeau argentin” ou encore “Le Manège”, accrochés aux murs du décor. Et si Petrona a fasciné le jeune Al, elle l’a aussi poussé, lui aussi, vers la création. Le spectacle laisse percevoir ce sentiment du jeune garçon d’alors de partager une valeur commune avec la grande cuisinière. Ainsi, lorsqu’Al raconte à Petrona que les femmes de sa famille critiquait son émission aux milles délires culinaires, elle réplique :

“ Les gens stupides craignent la folie, car la folie n’accepte pas la stupidité”

La phrase raisonne sur l’isolement du jeune Alfredo, incompris des siens en raison de ses différences, qui se changeront plus tard en originalité et talent. Nous avons eu l’occasion d’avoir au téléphone Sandra Macedo, qui interprète avec énergie et sensualité la fameuse cuisinière. La comédienne confirme : “Ce sont deux personnages aux très fortes volonté de s’écarter de la réalité, par la création, le rêve et l’imaginaire. Petrona tente de chasser la pauvreté en faisant rêver par ses recettes ; Alfedo s’évade d’abord grâce à elle, puis par le théâtre.” L’un des éléments les plus touchants du spectacle est le lien qui se construit au fil du dialogue entre Al et cette amie d’enfance imaginaire, qui, entre figure maternelle de substitution et psychanalyste, l’a aidé à se construire en tant qu’artiste et à s’assumer. Dans sa tenue excentrique mais si charmante, Al se fait bouleversant lorsqu’il raconte l’insupportable négation que sa mère faisait de sa différence et les moyens pour le moins violents mis en place par ses parents pour tâcher d’y remédier.

 

Un petit avant-goût…

 

Comédie Pâtissière est une création très riche, qui nous propose différents moyens d’évasion, différents chemins vers le rêve. Tout d’abord, nous découvrons la figure mythique de Dona Petrona, “encore extrêmement présente dans l’esprit des Argentins aujourd’hui”, nous dit Sandra Macedo. “Petrona était une femme d’une autorité incroyable. Elle possédait une aura exceptionnelle, et profitait de son émission de cuisine pour promouvoir la cuisinière à gaz. Réellement, Dona Petrona voulait faire rêver les femmes.” Quand nous lui posons la question d’un éventuel caractère féminisite de l’émission Petrona, Sandra Macedo confirme : “Elle était une sorte de figure féministe. Passer de la cuisinière à charbon, ou à bois, à la cuisinière à gaz était un moyen d’émancipation pour les femmes. Ainsi, elle n’avait plus besoin de surveiller la cuisson durant des heures, et pouvait aller danser le tango ou jouer au tennis! En outre, il était rare à l’époque qu’une femme soit mise en valeur pour autre chose que son physique à la télévision et acquiert une influence aussi foret que celle de Petrona”.

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De plus, Comédie Pâtissière illuminera votre soirée en vous donnant l’impression d’une petite échappée rapide vers Bueno Aires. Drapée dans un voile aux couleurs du drapeau national, Andrea Ramirez est une sorte d’allégorie onirique de cette Argentine chaude et colorée de l’enfance d’Arias. Diva plantureuse au visage d’ange, Andrea Ramirez interprète différentes chansons du pays, douces, nostalgiques, profondément émouvantes. Ces séquences musicales sont l’un des points forts du spectacle. En nous berçant, elles nous permettent de nous évader plus loin encore, de nous immerger dans cette Argentine des années 60. Car la pièce est aussi une plongée dans la mémoire d’Alfredo Arias. Si cette remontée du temps nous emporte c’est pour beaucoup grâce à la langue souple et bondissante d’Arias, qu’a pourtant pas le français comme langue maternelle. Il l’a appris après s’être exilé en France en à la fin des années 60, pour fuir la répression dans laquelle avait versé le péronisme. Pour Sandra Macedo, “Alfredo manie la langue française comme de la matière… Comme un pâtissier avec son gâteau!”. En effet les calembours s’enchaînent et humour triomphe tandis qu’Al se raconte. Cela n’empêche pas que certains dialogues dégagent une puissante nostalgie, frôlant parfois la tristesse. Cette fibre sensible que confère la dimension autobiographie donne au spectacle une douce touche de délicatesse, en faisant ainsi bien plus qu’une simple “Comédie”.

Comédie Pâtissière donne envie de voir toutes les autres créations d’Alfredo Arias. Un univers à découvrir, résolument.

 

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A voir jusqu’au 18 Octobre au charmant et champêtre Théâtre de la Tempête (c’est vraiment un lieu chouette à découvrir, au milieu des bois!)

Marianne Martin

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