La prochaine fois je viserai le cœur – Cédric Anger

coeur affiche

La prochaine fois je viserai le cœur de Cédric Anger
3 / 5 Artichauts
Glacial

Dès la première image, je suis aimantée, embarquée dans la folie, la bassesse, la petitesse de cet homme, incarné par Guillaume Canet, plus enfermé que jamais. Traiter d’un fait divers n’est pas chose facile au cinéma. Pendant plusieurs mois, entre 1978 et 1979, l’Oise se trouve plongée dans l’angoisse et la terreur : un fou, un maniaque, on se sait comment le définir, sévit prenant pour cibles des jeunes femmes.

Le film s’ouvre sur un panoramique de l’intérieur d’une pièce, d’une chambre, à travers laquelle un homme dont on ne voit pas le visage, le cadrage lui ayant coupé la tête et les jambes, déambule en suivant une sorte de rituel préparatoire. Cette pièce est totalement aseptisée, un lit, une lampe, une table. Rien de plus, rien de moins que le strict nécessaire pour vivre. La seule potentielle trace d’humanité dans cet environnement est le poster d’une jeune fille au corsage ouvert, accueillant l’homme à chaque fois qu’il rentre, cette image se trouvant juste en face de sa porte d’entrée. Il cherche sans doute à retrouver celle-ci en la personne de Sophie, incarnée par Ana Girardot, qui apporte une touche de calme parmi toute cette tension. Elle brille par sa sincérité, son humanité et son charme, face à la froideur de Guillaume Canet. Sophie et le seul personnage féminin auquel il est possible de s’attacher puisqu’elle est le seul personnage féminin que l’on voit régulièrement. Elle est également la source des seuls sourires du film.

ana girardot

Mais cet homme est-il capable d’entretenir des relations saines avec les autres, et surtout avec une femme ? Directement plongée dans le quotidien de celui-ci, une certaine forme de tension et d’angoisse s’empare de moi. Parallèlement, deux jeunes filles enfourchent leur solex, s’esclaffant, se rendant à une fête. L’homme ferme sa veste. Elles commencent à rouler. Une voiture se rapproche d’elles au loin. S’éloigne. Se rapproche. Disparaît. Revient…

L’originalité de ce film de Cédric Anger, spécialisé dans le thriller, et particulièrement dans l’adaptation aux cinéma de faits divers, comme dans son précédent long métrage, L’homme qu’on aimait trop, est que le spectateur est placé dans le point de vue de cet homme, ce malade. En le suivant à travers les différentes facettes de sa vie, j’essaye de jongler avec sa personnalité et d’y trouver une certaine forme de rationalité. Comment est-il possible d’assurer son métier de gendarme, enquêtant sur le fou de l’Oise, en étant aussi sérieux et appliqué dans son travail, tout en étant pris de pulsions menant à l’irréparable ? Il représente la justice et la droiture par son uniforme qu’il enfile méticuleusement, puis la détruit une fois son service terminé, en allant chercher des jeunes filles à la sortie du lycée pour les raccompagner, ou plutôt, les accompagner dans sa folie. Immergé dans ce point de vue, le spectateur ne voit que ce que l’homme veut bien lui montrer. Enfermée dans sa folie, je sens sa peur, ses pulsions, ses phobies. Le tout est ponctué des respirations fortes du personnage, de musiques lourdes et aiguës, lorsqu’il est pris de crises. Ce point de vue peut être également gênant : le spectateur est contraint de s’identifier à ce personnage.

uniforme

La vision de la vie qui nous est transmise est des plus sombres : pas d’amour, pas d’amis, plusieurs actes de tortures et de mutilation que le personnage s’inflige à lui-même. Celui est totalement prisonnier de son état, sa seule source de liberté semble être la forêt, où il s’isole, où il se sent libre d’accomplir ses crimes. Il recrée cet environnement chez lui, dormant sous une toile de tente. Tout cela est traduit par une lumière bleutée et sombre, reflétant les temps de l’hiver où la nuit tombe vite. Jamais on ne verra le soleil, jamais on ne verra l’espoir. Prisonnier de lui-même, l’avenir du personnage est déjà scellé.

fin

Au fur et à mesure que l’enquête avance, les soupçons envers le personnage de Guillaume Canet s’accroissent. Par l’intrusion de personnages extérieurs dans l’environnement de cet homme, et notamment dans son appartement, le spectateur prend conscience de la réelle divergence de l’homme avec la normalité, qui va bien au-delà de ses crimes. Le fait d’immerger le spectateur dans le point de vue du coupable est une idée séduisante, mais révèle ses propres limites tant il est difficile de traduire au cinéma, et ce malgré l’étendue de techniques inimaginables, la réalité de la folie, les pensées et l’état d’esprit d’un malade. Ceci conduit parfois à des plans où le spectateur reste assez loin de l’histoire tant il ne veut pas prendre part à ce qui se passe à l’écran.

Ce film se révèle être un exercice de style séduisant mais qui ne va pas assez loin. Le parti prit aurait pu être exploité de manière plus extrême, ce qui aurait, paradoxalement, certainement donné plus de crédibilité et de vraisemblance aux faits racontés.

Chloé Triquet

arlequin

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