Uchronie chilienne

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Coke, strip-tease, cabaret, émotion trash : tout y passe. Ebranlement du passé et critique du présent, du 3 au 11 décembre aux Abbesses, la société chilienne est en ébullition avec La Imaginación del futuro.

Les plus :

  • C’est hilarant
  • L’engagement physique
  • La critique sociale

Le moins :

  • Vous n’aimez pas rire noir ? Passez votre chemin.

Note : 4,25 sur 5 artichauts (4 pour Valère Clauzel, 4,5 pour Bertrand Brie)

La Re-sentida

La Re-sentida

Santiago, 11 septembre 1973. Le président socialiste Salvador Allende s‘apprête à s’adresser à la nation. Les forces armées du général Pinochet ont déclenché un coup d’Etat et bombardent le palais présidentiel de La Moneda. C’est le dernier discours d’Allende. Le sait il ? A-t-il déjà décidé de mettre fin à ses jours et de ne pas abandonner son poste ? C’est ici que s’arrête l’histoire et que commence le spectacle de La Resentida (la « rancunière »). Qu’aurait été ce moment si Allende avait été entouré des communicants et des conseillers politiques d’aujourd’hui ?

« Le social dépasse l’artistique » crient les jeunes comédiens. Ce sont « les punks du théâtre chilien » (d’après le journal satirique The Clinic). Sur le plateau, on reconnaît le bureau présidentiel. Autour ce sont les ministres : la moitié se promènent nus, l’autre moitié est toxicomane. Le vieux président, lui, fait une sieste. La Resentida ne se refuse rien : habiller Allende en tenue de golfeur « pour faire classe moyenne » ou demander au public la charité (ce ne sont que 20 euros) pour aider Roberto, adolescent santiaguino, à financer ses études. Ils leur faut tout briser : codes artistiques et codes politiques.

Christian Raynaud de Lage

Christian Raynaud de Lage

Lors de sa première en France, à Avignon, la pièce a suscité de très fortes réactions. Une grande partie du public (de gauche) y a vu une insulte à la mémoire d’Allende, à l’héritage de l’Union Populaire (coalition qui a porté Allende au pouvoir ndlr) et par là même à toutes les victimes de la dictature. C’est exactement ce que cherchait les comédiens de La Resentida. Nés sous la dictature, ils ont été « bercés » à Allende, se sont vus répétés par leurs parents l’histoire de ces trois ans (1970-1973) de bonheur et de «rêve éveillé » brisés par la violence militaire. Mais eux n’ont jamais connu ces années. Déboulonner la statue, tâcher l’icône, c’est une libération. C’est questionner une mémoire imposée. Ils ne détruisent pas Allende, ils détruisent la mémoire d’Allende dans la société post-dictatoriale : le Chili est toujours régi par la Constitution de 1980 rédigée par le pouvoir militaire.

imaginaciondelfuturo

L’uchronie de La Resentida est redoutablement efficace. Le passé est une chose vivante. C’est une force qui anime le présent. Le redessiner, l’imaginer autrement, c’est forcément remettre en cause l’ordre actuel. La critique est féroce. La classse politique chilienne apparaît intéressée, corrompue, obsédée par l’argent, le sexe et la drogue. C’est pour cela (ceux-là) que le spectacle est aussi violent. Ce n’est pas Allende qui est remis en cause, c’est ce qu’il est devenu dans les mémoires traumatisées par la violence. Secouant les souvenirs et les certitudes, le spectacle remet en cause la vision d’un passé idéalisée et inatteignable, perdu à jamais.  Les jeunes chiliens n’insultent pas la mémoire de leurs parents mais leur rappellent qu’elle n’est ni absolue ni sacrée. Ils revendiquent leur propre droit de croire en leurs idéaux et de rêver d’une société plus juste.

Valère Clauzel

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