La folle Histoire de Christophe Honoré

fin de lhistoire

Christophe Honoré présente actuellement au théâtre de la Colline sa nouvelle création, Fin de l’histoire, inspirée d’une œuvre inachevée de l’écrivain polonais Witold Gombrowicz. Fin de l’histoire est un spectacle complétement déconcertant. Un objet baroque non identifié, entre la farce, le tragique et le carnavalesque. L’effet produit est, lui aussi, composite : parfois énervant mais d’une fulgurante beauté, d’une beauté juvénile, un peu immature.

« Je me suis donc retrouvé face au problème suivant : des milliers d’hommes écrivent des vers ; des milliers d’autres leur manifestent une grande admiration ; de grands génies s’expriment en vers ; depuis des temps immémoriaux, le poète et ses vers sont vénérés ; et face à cette montagne de gloire, j’ai la conviction que la messe poétique a lieu dans le vide le plus complet. »

La pièce s’ouvre quelques morceaux choisis de la sulfureuse conférence prononcée par Gombrowicz en Argentine. Sous ses airs supérieurs, Gombrowicz prône en réalité l’exigence d’une poésie réelle, réelle car ancrée dans les combats du monde. Une poésie qui ne multiplie pas les ornements vide de sens, mais s’attache à en donner un à la vie grâce aux idées qu’elle véhicule. La pièce d’Honoré est fidèle à ce leitmotiv en ce qu’elle s’attache à tout faire exploser pour provoquer en nous une réflexion sur l’Histoire. Le jeune Witold vient de gagner un concours d’écriture, et son prix est un voyage en Argentine. Nous sommes alors quelques jours avant que l’Allemagne ne déclare la guerre à la Pologne. Dans le vaste décor du hall d’une gare polonaise, entourée de sa famille chamailleuse qui l’accompagne avant son départ, Witold est en colère contre le cours des choses, et s’interroge : pourquoi ne peut-on pas changer l’histoire ? Que ce serait-il passé si les Accords de Munich n’avaient pas été signés ? La première partie du spectacle reprend l’œuvre inachevée de Gombrowicz, et ses questionnements seront le matériel des scènes de délire absolu qui viendront ensuite, ranimant Staline, Hitler, Daladier. Car l’écriture d’Honoré prend la relève là où s’achève le manuscrit, pour plonger dans une farce de fiction historique dans laquelle les vannes en tout genre fusent sans limite dans un ineffable tourbillon.

Photo J.L Fernandez

La première partie du spectacle oscille entre les bisbilles de la folle famille de Witold et des scènes magnifiques, en ce qu’elle représente la jeunesse dans toute sa fulgurance ; on est au confluent des thèmes d’Honoré et de Gombrowicz. Alors que la jeunesse est un thème récurrent chez le réalisateur de Tout contre Léo, l’écrivain polonais célébrait l’immaturité en tant qu’état inaccompli, à la différence de l’âge adulte auquel les êtres sont déjà formés. L’immaturité est l’ère de tous les possibles, des joyeux amours et des idéaux vagabonds et appliquée à l’art, elle se change en manifeste esthétique : elle est cet état incertain d‘un artiste à la frontière de tous les genres, dont de l’inachèvement, de l’incompétence, jaillissent des formes artistiques nouvelles. Dans les premières scènes du spectacle,  on découvre Witold et les amours plurielles qu’il éprouve pour une étudiante et un jeune concierge. De très belles scènes des trois jeunes gens enlacés sur le banc du wagon d’un train, au creux de l’immense gare de Varsovie, rappelle évidement les Chansons d’amour. Mais bientôt, la pièce bascule dans des scènes de délire absolu, notamment au cours d’une performance formidable de Marlène Saldana, qui joue la sœur de Witold. Avec une autorité assez hilarante et une diction unique, elle entreprend de donner à son frère fougueux un cours de danse classique diabolique, criant : « PAS-DE-GOU-RET » puis, « Aller, on va travailler les gueules. Dans la premières gueules tu verras avec les yeux de l’imagination de feux immenses et les flammes des réprouvés comme enfermés dans des corps de feu ». Et cela se poursuit : Marlène Saldana fulmine, s’ébroue, se dandine, vocifère, est vraiment très drôle, absurde, incroyable. La scène se finit en une réunion des membres de la famille, valsant en cœur sur une reprise de Diamonds de Rihanna. Comme souvent, Honoré fait une très jolie utilisation de la musique, et cet ensemble, dansant dans le décor immense da la gare de Varsovie, offre une scène d’une étrange harmonie, d’une pleine douceur.

Douceur et harmonie prennent cependant rapidement fin pour laisser place à Hitler, Staline, Daladier et d’autres personnages historiques qui ont entrepris de réécrire les Accords de Munich. Scènes un peu longues, malgré plusieurs trouvailles – transformer les chefs d’Etat en autruches par exemple, ou encore le jeu décidément génial d’Annie Mercier.

En bref, Fin de l’histoire n’est pas une pièce simple. Elle mêle discussions philosophiques entre Derrida, Fukuyama, Marx et consorts sur la fin de l’histoire et plaisanteries grivoises entre anciens dirigeants du monde. Perce entre ces blocs un peu confus des éclats de beauté ou de formidables performances scéniques, faisant définitivement de Fin de l’histoire un spectacle hors des clous. Il semblerait que là où certains cherchent infiniment la limpidité, Christophe Honoré court après le trouble… Le résultat est une pièce extrêmement riche, un peu fouillis, à la manière d’un formidable zouk dans lequel on découvrirait des objets inopinés, étranges ou éclatants.

Fin de l’histoire, une pièce mise en scène par Christophe Honoré, joue jusqu’au 28 novembre au Théâtre de la Colline.

Pour réserver

Marianne Martin

Leave a Reply