La fiction amoureuse

Théâtre de la Colline 2013-01  répétitions" la Réunification des 2 Corées" création de Joël Pommerat

Après sa création début 2013, La Réunification des deux Corées revient à l’Odéon, et y reste jusqu’au 30 janvier. Cette « mosaïque de nouvelles » nous parle de l’amour comme il est rarement évoqué. Joël Pommerat nous offre une vision désillusionnée et superbe, honnête et terrible lorsque les hommes sont dépassés par leurs sentiments.

Note : 4,25 sur 5 artichauts

Elisabeth Carecchio

Elisabeth Carecchio

Dans La Réunification des deux Corées, deux masses de spectateurs se font face. Au milieu, un grand couloir, un « no man’s land », une interface entre les deux. Dans cette interface, cette brèche, prennent place une vingtaine de fragments narratifs. Ces petites saynètes se finissent toutes mal, sauf une. C’est là qu’est exprimé la raison pour laquelle les deux Corées seront toujours deux. Jamais elles ne se rejoindront pour ne devenir qu’une. L’amour existe, mais il n’est jamais fusionnel ; ce n’est qu’une fiction qu’on utilise pour guérir des plaies ouvertes, mais qui n’y arrivera jamais. On pense notamment à ce couple qui revient dans son appartement après une sortie et ne retrouve plus ses enfants. Accusant la nourrice, l’homme et la femme se retrouvent acculés par leur propre mensonge, n’ayant engagé quelqu’un que pour conserver l’illusion qu’ils ont des enfants. Tous deux répètent, désespérés et implorant, que la nourrice doit leur dire où sont leurs enfants, car sans eux, ils n’ont rien, ils ne sont rien, ils ne peuvent discuter de rien et n’ont aucun point commun. Cet amour qui les unit n’est qu’une façade pour cacher leur profond malaise.

Elisabeth Carecchio

Elisabeth Carecchio

Dans une atmosphère brumeuse, au milieu des lumières du couloir qui changent à chaque fois, ces petits morceaux de vie arrivent et repartent aussitôt. Chacun apporte sa singularité dans la fresque amoureuse que peint Pommerat. Le spectateur a le rire grinçant, il est moqueur et certaines situations dans toute leur absurdité, utilisent l’humour pour dénoncer l’amour. Par exemple, ces trois concierges qui retrouvent le mari de l’une d’elle pendu, sans que celle-ci ne s’en aperçoive. Elle continue alors à répéter que ce divorce est la meilleure chose qu’elle ait faite, mais que, lorsqu’il sera enfin redevenu « comme avant », ils pourront se remarier. Au milieu de ces histoires, on retrouve une figure fantomatique à la Bowie –magnifiquement interprétée par Agnès Berthon-, qui chante d’une voix grave et profonde.

Elisabeth Carecchio

Elisabeth Carecchio

Pommerat magnifie les peurs de chacun. La peur de faire face à une situation qui leur permettrait de se rendre compte que leur vie n’est basée que sur une fiction, à l’image de cet homme et de cette femme qui attendent tout deux leurs mari et leur femme, s’apercevant finalement qu’ils couchent ensemble. Tentant vainement de garder, la face, ils finissent par faire semblant de ne pas entendre, et s’emmurent dans un optimiste terrible, affreusement triste. A l’image de ces deux auto-tamponneuses, dans une sorte de vision onirique, les hommes se tournent autour sans parvenir à se réunir par l’amour, celui-ci étant une fuite du concret
L’homme vit grâce à des mythes, et, chez Pommerat, l’amour est l’un d’eux.

Bertrand Brie

Corées7 - Elisabeth Carecchio

Mise en scène : Joël Pommerat
Avec : Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Yannick Choirat, Philippe Frécon, Ruth Olaizola, Marie Piemontese, Anne Rotger, David Sighicelli, Maxime Tshibangu
Scénographie et lumière : Éric Soyer
Musique originale : Antonin Leymarie
Réalisation costumes : Isabelle Deffin
Son : François Leymarie
Vidéo : Renaud Rubiano

Ateliers Berthier, 1, rue André-Suares, 75017 Paris 
http://www.theatre-odeon.eu

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