La fameuse scène de l’ascenseur (2)

– Alors comme ça, c’était joliment dit ? Me demanda-t-elle.

Jeudi soir. Cocktail hebdomadaire. Après la réunion, je suis allé me chercher une bruschetta végétarienne. Passionnant n’est-ce pas ? Voilà la raison de cette téléportation narrative douteuse qui, au final, nécessitait une petite explication pour ne pas vous perdre.

– En même temps, après un discours d’Henri, même Bigard passerait pour un poète. Répondis-je.

– Et Ribéry pour un grand orateur ?

– C’est l’idée.

– Ça fait une semaine que tu t’habilles mal…

– Une fois que l’on est casé, on perd l’obsession diabolique du détail…

– C’est tellement pas ton genre de te reposer sur des lauriers…

– C’est quoi mon genre ?

– Ça, j’espère le découvrir avant demain matin !

– Tu devrais aller danser avec le directeur-adjoint. Ça fait dix minutes qu’il ne cesse de te regarder.

– Je ne peux pas, il y a mon beau-père.

– Et alors ?

– Crois-moi, tu ne veux pas me voir danser devant mon beau-père.

La salle entière la regardait. L’espace étant majoritairement occupé par des hommes, je me permets cette métonymie inquiétante qui me poussait à présent à reculer de quelques pas. “Vous êtes témoins, je ne l’ai pas touchée !” voulus-je m’écrier non sans humour et non sans peur. Je trouvais cela malsain. Malsain alors que tous les hommes de la pièce fixaient inlassablement et déshabillaient éperdument du regard la même femme. Et de tous ces regards orduriers et hostiles qui revêtaient la monstruosité ordinaire et nécessaire des hommes, c’est celui de son beau-père qui était le plus perçant, le plus menaçant et le plus insultant. Un regard incestueux pleinement assumé, de toute façon trop soutenu et trop lourd pour être caché.

– Très bien. Ce qui m’arrivera ce soir sera entièrement de ta faute ! s’énerva-t-elle.

– Attend mais je n’ai rien fait !

– C’est exactement ce que je te reproche. 

Et Sìléa s’éloigna sur les sons sourds de la salle sans même se soucier du silence qui pesait sur sa personne. Oh, il y a avait de la musique, mais nul n’écoutait. Et il y avait d’autres femmes aussi, mais elles n’étaient pas regardées, courtisées, désirées. Elles n’étaient pas Sìléa. Deux heures douze. J’ai finalement passé le reste de la soirée avec quelques collègues en me faisant tout petit. Bilan de la nuit ? Je pense avoir sauvé mon poste. Bienheureux d’en finir avec cette plaie de soirée obligatoire, je décidai à présent de rentrer décuver les quelques grammes de ce poison social que j’avais ingurgité avant de recommencer la même journée palpitante. J’aurais pu prendre un taxi, un vélo, une soucoupe volante, n’importe quoi, mais non, il fallut que l’envie de prendre l’air pointe le bout de son nez. Quelques rues plus loin, je la trouvai, allongée, en position fœtale, en train de s’étouffer dans son vomi. Ma première idée fut de la laisser là. Et puis comme dans le fond, je ne suis pas mauvais et que j’ai de surcroît une lecture extensive de l’article 223-6 du Code pénal relatif à la non-assistance à personne en danger, je décidai de la mettre dans un taxi et de la ramener chez moi. Au moment où je claquai la porte du véhicule, j’aperçus une ombre familière au coin de la rue. Abus de piña. Impossible de distinguer quoi que ce soit. Aussitôt arrivée dans mon  canapé, Sìléa attaqua…

– Mon beau-père s’obstine à croire que je suis vierge. La vérité, c’est qu’il est le premier à vouloir me baiser. Depuis toujours. Alors à défaut de pouvoir me la mettre, il essaie d’en empêcher les autres. Je suis un peu comme sa petite princesse réifiée en trophée, il vendrait l’humanité pour moi.

– L’humanité, il la vend déjà. Trois euros pièce l’unité.

– Pourquoi tu travailles pour lui si tu ne peux pas le coffrer ?

– Pour la même raison que celle qui pousse des braqueurs à braquer des banques.

– Traite-nous de voleurs aussi !

– Je dis simplement qu’entre un homme en costard cravate et un homme en cagoule, la seule différence est dans le statut social.

– Un homme en cagoule m’aurait déjà prise sur le sofa !

– Disons que je préfère passer à côté d’un cul qui, en plus de ne pas être fameux, me coûtera la peau du mien.

– Alors va te faire foutre enfoiré ! Par quel miracle tu serais différent des autres ?! Par quel miracle tu n’aurais pas envie de moi ?

– Oh mais je suis même pire qu’eux ! Je tiens à mon salaire, à ma zone de confort, à ma petite vie inutile et inintéressante qui me procure dix fois plus de plaisir que les quelques minutes – ou quelques secondes vu que t’es complètement morte – que je pourrais avoir avec toi. À peine eus-je le temps de voir une petite larme s’écouler le long de sa joue que la porte d’entrée claqua. La suivre dans l’ascenseur fut ma deuxième erreur. En même temps, la marge de manœuvre était étroite : Sìléa chez moi à trois heures du matin et en larmes, c’était bien assez pour rester au RSA pendant plus d’ une bonne décennie. Car le papa avait le bras long et les licenciements pour cause de badinages avec sa fausse descendance se transformaient, tous et inéluctablement, en des acharnements sadiques. « Putain de gros con !» me mis-je à rager envers le vacataire occasionnel qui s’occupait de ma raison et qui commit avec une rare maladresse l’enchaînement d’erreurs stratégiques que je me devais de rattraper à présent, d’un seul coup d’un seul, au jeu du quitte ou double.

– Sìléa, c’est pas ce que je voulais dire… (C’est nul, je sais, mais j’aimerais bien vous y voir).

– Je sais. C’est encore pire, me balança-t-elle en reniflant sa morve.

– Comment ça ?

– Elle est où, celle qui te fait perdre l’obsession diabolique du détail ?

– Euh ? Chez sa copine ?

– Bien sûr… La vérité c’est que t’as peur de mon père. Les autres, au moins, tentaient le diable.

– N’est-ce pas normal d’avoir peur d’un monstre ?

– Mais tu sais, il t’aime bien mon père… Et puis il n’est pas obligé de tout savoir.

J’y croyais moyennement mais je fis l’erreur de fixer son regard un peu trop longtemps . Et l’ascenseur n’était de toute façon pas fait pour deux personnes. J’approchai ma tête de quelques centimètres à peine et elle saisit mon cou de sa main gauche. La fameuse scène de l’ascenseur, je pensais que c’était un cliché facile et faux, mais pour le vivre en ce moment, je vous assure que l’on ne sait pas où passe le temps. Car pour le prendre deux fois par jour, je sais très bien qu’entre le quatrième étage et le rez-de-chaussé il y quarante-cinq secondes grand maximum. Or cela faisait maintenant plus de deux minutes que nous étions enlacés dans ce petit mètre carré aux relents de vomi, d’alcool et de tabac froid. Sìléa n’embrassait pas très bien et s’il est vrai que passer ma main dans ses cheveux et sentir la sienne sur ma peau étaient un délice absolument exquis que beaucoup d’hommes auraient échangé contre leur femme (et leurs enfants, et leur maison, et leur livret A), la conclusion paroxystique de ce moment sensuel se révélait être tout bonnement décevante. Et je suis d’ailleurs sûr vous avez été déçus, vous aussi. Mais à ce titre, j’avais raison. Sìléa était bien hors de prix pour pas grand chose. J’avais consommé le produit, il me fallait à présent passer à la caisse. Lorsque l’ascenseur s’ouvrit, nous tombâmes nez à nez avec Monsieur Aireaude accompagné d’Henri. C’était donc l’ombre de ce fils de pute que j’entraperçus avant de monter dans le taxi…

– Je sais que vous avez entendu ça X fois mais ce n’est pas ce que vous croyez, tentai-je minablement.

– Je vous aimais bien Jean-Bap’. Ma déception est immense, répondit-il.

– Elle était ivre morte sur le trottoir, je l’ai simplement…

– Vous viendrez dans mon bureau dès l’ouverture, m’interrompit- il.

Henri jouissait littéralement. Un liquide blanchâtre dégoulinait de son pantalon. Blanc opalin aurais-je dit (encore qu’il ne méritait pas cette poésie). Henri l’infâme avait donc trouvé comment conserver son poste, et ce, malgré son incompétence de stagiaire. Mais le coup de grâce vint subrepticement, lorsque Sìléa quitta l’ascenseur et qu’elle me chuchota ces petits mots doux…

– Ça c’est pour avoir détruit ma famille. Kiffe bien ton Pôle Emploi sale merde.

Moralité ? S’il vous arrive de croiser le chemin d’une Sìléa qui, à deux heures du matin, agonise dans ses restes de maki california et de Champagne au bord d’une chaussée, laissez-la crever. 

Medi Abkari

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