La fameuse scène de l’ascenseur (1)

Le 7 décembre, lors de la Journée des Dédicacesle jury du Club-Litté, composé d’étudiants et de professionnels du monde des lettres, primait trois textes créatifs de jeunes auteurs au style puissant. Mais si ces trois textes étaient certainement ceux qui méritaient de gagner, que faire de tous les autres qui nous ont été proposés, qui ne déméritaient pas non plus et nous ont même agréablement surpris par leur diversité et certaines belles trouvailles ? C’est pourquoi nous avons décidé, indépendamment des prix remis à l’occasion du concours, de rendre hommage aux autres jolies compositions que nous avons reçu sur ce blog.

 

– Henri, vous connaissez la différence entre vous et ma pute du jeudi soir ? Demanda Monsieur Aireaude.

– Je ne crois pas. Bégaya ce dernier.

– Vous êtes tous les deux mauvais, mais au moins, avec elle, je prends un minimum de plaisir. Tâchez de copier un peu plus sur l’exemplarité de notre ami Jean-Baptiste.

– Bien Monsieur. Je n’y manquerai pas Monsieur.

– Et cessez ce léchage de cul. Ou apprenez à titiller les prostates avec subtilité. Autrement vous n’obtiendrez jamais ce pour quoi vous vous donnez tant de peine.

– Bien Monsieur.

– Sìléa, c’est à votre tour. La barre est haute, alors ne me décevez pas.

– Vous me permettrez de la faire redescendre de quelques crans. Répondit-elle. Cette petite blonde en tailleur Hermès – avec les deux premiers boutons de son chemisier bleu ciel laissés ouverts comme argument supplémentaire de persuasion – et se permettant de faire de l’humour face au dirigeant de la deuxième plus grosse boîte de com’ du pays, c’est Sìléa. Sìléa, en plus d’avoir un prénom à peu près original, est belle, brillante et sympathique, et possède donc ce qu’il faut pour énerver les trois quarts de la population mondiale. La vie est injuste n’est-ce pas ? C’est pas fini. Sìléa a pour habitude d’appeler “papa” la personne à qui elle est en train de présenter le nouvel emballage d’un produit qui s’en serait bien passé. On peut encore bien naître de nos jours, devez-vous penser. Perdu. Sìléa est juste bien tombée, car il ne s’agit en fait que de son beau-père, le grand Marc Aireaude, boss de l’agence i-nu till (avec l’accent anglais) : une machine à fric absolument incontinente chargée des plus gros projets de packaging des produits de vos entreprises préférées. Et moi ? Je m’appelle Jean-Baptiste. Un peu facile quand on connaît le thème de la nouvelle, je vous l’accorde. Mais ce qui était nettement moins aisé, c’était de supporter la torture intellectuelle que représentait cette réunion. Nous étions tous assis à nous masturber en groupe autour de cette grande table afin de voir jaillir de nos esprits phalliques un flot visqueux de foutaises qui nous assurerait pendant quelques semaines encore le contrôle de votre temps de cerveau disponible. Sans réelle surprise, ce fut, assez paradoxalement tout de même, la seule femme de la table qui eut la plus grosse érection :

– Une carotte, c’est plus qu’un légume, c’est la vision de l’essence masculine que se projette chaque homme le matin lorsqu’il baisse son caleçon devant ses toilettes. Symbole rectiligne de la vigueur, la carotte rend également aimable. Elle est drôle, légère et amoureuse. Aussi, je vous propose un hymne à la virilité féminine épuré et novateur, un subtil mélange entre l’esthétique du produit de beauté et celle du sex-toy afin de donner à notre carton une apparence à la fois souple et résistante, un dévoilement ouvert dans le confinement secret d’une banalité tellement originale que les hommes s’empareront du produit presque inconsciemment. Parce que cette carotte sera la métaphore de leur vie.

Son père lui aurait, à cet instant précis, cédé n’importe quoi, n’importe qui. Soyons fous ! La majorité du capital actionnarial de son entreprise, et ce, contre l’avis des autres actionnaires (mais le papa a de bons avocats), ou encore, le poste de directrice adjointe pourtant occupé par un fidèle larbin sur-qualifié et sur-stressé depuis maintenant plus de trente ans.

– Jean-Bap’, vous en pensez quoi ? Me demanda Monsieur Aireaude (Oui, c’est un surnom de merde).

– Ce que je viens d’entendre, en plus d’être joliment dit, ne pose aucun problème. J’ai omis de vous le préciser : moi, la com’ (et le fait d’emballer des carottes pour mieux les vendre aux mâles), je m’en balance. Je suis juste chargé de prévenir des risques de parasitisme et de concurrence déloyale qui viendraient frapper d’une maladie pécuniaire la boîte du bon Aireaude. En clair, ça veut dire que je dois veiller à ce que les idées qui sortent de cette séance de branlette collective soient conformes aux règles de la propriété intellectuelle. Quand Sìléa propose un emballage violet, je préviens que Milka n’hésitera pas à porter plainte. Quand Henri propose un slogan pourri (sa spécialité), je lui fais remarquer que l’entreprise concurrente de celle qui nous embauche pour vendre son caca a un slogan similaire… Vous m’avez cerné, je suis Monsieur Casse-Couille, le tueur de créativité, le mec pas drôle, le “legal spin doctor” comme ils disent dans les couloirs et dans l’ascenseur. Pour me refaire une image, j’ai un peu forcé sur le look “mec de com’”. Ça a attiré le regard de Sìléa. Elle m’a croisé, elle m’a regardé, elle m’a recroisé, elle m’a touché. J’ai eu peur. La conséquence fut que je ressortis mon costume gris, trop grand et qui me donne ce fameux charisme de moule pas fraîche prête à passer à la poubelle d’un Léon de Bruxelles.

Je ne suis pas gay. Et je n’ai rien contre les gays. De toute façon, même un gay voudrait se taper Sìléa. À ses risques et périls, et c’est bien cela le problème. Car le plus féroce et le plus puissant des chiens de garde veille sur notre tant désirée Salomé : son beau-père. Chaque homme de la boîte ayant essayé de l’approcher s’est vu être remercié le jour même. Sans diplômes, tout de même embauchée, débauchée mais talentueuse, Sìléa était la plus belle réussite visuelle de l’entreprise. Et que pouvait-on faire, nous, idiots utiles grassement payés pour cautionner un système qui dans quelques années sera estampillé “crime contre l’humanité”, si ce n’est regarder furtivement, maladroitement, vicieusement parfois, cette beauté trop moderne provoquant pourtant chez nous les pulsions les plus archaïques ? Rien. C’est le mal ordinaire du pauvre : passer devant les boutiques de luxe en baissant les yeux et en fermant sa gueule. J’exagère un peu, mais vous avez saisi : il fallait fuir Sìléa. La fuir comme la peste pour une raison très simple, un rapide calcul d’utilité bas de gamme fait par un homme pourtant pas très bon en maths : Sìléa était hors de prix pour pas grand chose. Hors de prix pour pas grand chose. Un concept pour lequel bien des féministes vous auraient déclaré la guerre ! Et pourtant… Si elles connaissaient Sìléa, elles ne bougeraient pas même le petit doigt. Et dire que je bénéficiais d’un traitement de faveur : je pouvais lui parler là où d’autres n’étaient même pas autorisés à la regarder. Pourquoi ? Parce que j’avais aidé mon patron dans son ancienne procédure de divorce. J’avais aidé Monsieur Aireaude à faire de Sìléa sa belle-fille. Putain, ce qu’on avait mis à son vrai père pour que sa mère le quitte ! Lui qui aimait aller voir ailleurs de temps à autre, on lui avait organisé une petite soirée à thème qui aurait fait pâlir DSK et Berlusconi réunis ! Au final, si Aireaude pouvait mater quotidiennement le petit cul de Sìléa, c’était partiellement grâce à moi.

A suivre… 

Medi Abkari

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