La dernière nuit du Raïs, Yasmina Khadra

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Chaque semaine, l’Artichaut partage avec vous ses découvertes littéraires du moment. A l’occasion de la rentrée littéraire, votre journal vous fait découvrir La dernière nuit du Raïs, de Yasmina Khadra.

Le talent de Yasmina Khadra n’est plus à prouver. Avec Les hirondelles de Kaboul, Ce que le jour doit à la nuit ou L’Attentat, cet auteur algérien francophone récompensé par l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre s’est imposé dans le paysage littéraire par avec ses fables orientales qui soulèvent des problématiques sociales, politiques, mais aussi profondément intimes.

Dans La dernière nuit du Rais, Yasmina Khadra propose un portrait de Mouammar Kadhafi sous forme de plaidoyer jamais prononcé. Il nous offre en effet une plongée troublante et obscure dans l’esprit du dictateur alors que celui-ci se cache pour échapper à la révolution qui embrase la Lybie. En prenant le parti d’écrire Kadhafi à la première personne, l’auteur réalise un véritable coup de maître puisqu’il nous laisse entrevoir une forme d’humanité, suscite presque la tendresse du lecteur tout en montrant la mégalomanie du personnage mais aussi sa cruelle incompréhension du peuple et des évènements. La dernière nuit du Raïs est un roman puissant, sombre, original, mais qui parait effroyablement réaliste tant Yasmina Khadra semble avoir cerné la psychologie du dictateur et les enjeux de sa déchéance.

Premier septembre 1969, Mouammar Kadhafi accède au pouvoir par un Coup d’Etat qui l’amènera plus tard à prendre le titre de Guide de la Révolution. Pendant plus de 41 ans, il demeurera à la tête d’un pays dont il se considère comme le sauveur, en développant les infrastructures, les écoles ou la santé, tout en exerçant son pouvoir en dehors de tout cadre institutionnel. Mais en 2011, à l’aune des Printemps arabes, son pouvoir absolu est mis à mal par la Révolution qui fait sombrer le pays dans une douloureuse guerre civile dans laquelle s’affrontent les pro-Kadhafi et les opposants au régime. Fin octobre 2011, Mouammar Kadhafi est contraint de quitter Chypre et de se cacher. C’est la dernière nuit de traque d’un dirigeant poursuivi par des mandats d’arrêt internationaux que raconte Yasmina Khadra dans son roman, oscillant entre la biographie intime du personnage et ses délires de dictateurs déchu, en s’immisçant dans l’esprit tourmenté d’un tyran sanguinaire.

©Algérie Focus

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L’immense qualité de ce roman tient dans la justesse absolue du propos, parfaitement équilibré entre le récit de l’ascension de Khadafi, l’évocation de la Lybie rayonnante de la fin du XXe siècle, la narration des dernières heures de vie du dictateur et la représentation d’un décor affreusement somptueux, celui d’un pays prisonnier des flammes de la Révolution.

L’Histoire, l’action, l’horreur et le suspens se mêlent à un discours politique et intime, que Yasmina Khadra parvient à rendre captivant par le choix d’un narrateur inattendu, qui nous raconte son hébétude face à la guerre qui dévaste son pays et la fin imminente de son règne.

Et puis il y a le style Khadra, toujours présent. Son goût prononcé pour la métaphore fait naître des images pleines de poésie, les dialogues sont savoureux (on y lit toute la prétention du dictateur et sa grande susceptibilité), le récit toujours bien mené grâce à une maîtrise quasi-parfaite du rythme et l’habile jonglage entre la narration d’une dernière nuit de fuite et les flashbacks d’un règne glorieux.

Enfin, La dernière nuit du Raïs parle aussi de religion. L’auteur livre avec subtilité une condamnation de toutes sortes de violences faite au nom d’Allah et de l’Islam. Comme pour toute autre religion, la paix, l’amour et la charité doivent servir de leitmotiv au fait religieux. En incarnant un tyran sanguinaire qui pense détenir son pouvoir directement de son Seigneur, Mouammar Kadhafi s’autorise toutes sortes de dérives puisqu’il aurait une légitimité divine incontestable. Mais là encore, Yasmina Kadhra fait preuve de génie en mettant en scène Kadhafi dans son rapport à la religion qui le conduit paradoxalement à s’élever lui-même au rang de Dieu. Il incarne alors comme un blasphème permanent puisqu’en plus d’agir à l’encontre des principes fondamentaux de l’Islam par sa barbarie, en s’assimilant à un presque-Dieu il commet un des pêchés principaux de l’Islam, à savoir l’idolâtrie (« shirk« ).

Que reprocher à La dernière nuit du Raïs? Pas grand chose à mon sens. Certains regretteront peut-être un excès de philosophie aux dépens du sensationnel, d’autres la quasi absence du peuple syrien en tant que tel… Qu’importe. Toutes les critiques que l’on pourrait faire de ce roman se justifient justement par son originalité et par le parti-pris de l’auteur de concentrer sur la psychologie complexe de son personnage.

En plus d’être très plaisant à la lecture, le dernier roman de Yasmina Khadra est donc riche de sens. Il propose un portrait original et crédible d’un des dictateurs qui aura marqué ce début de siècle avec un regard acerbe, mais toujours une grande délicatesse et beaucoup de poésie.

Nicolas Alvedin

La Dernière Nuit du Raïs, Yasmina Khadra, 19 août 2015, éditions Julliard, 207 pages, 18€

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