Koons : objet d’art ou artiste ?

Lobster, 2003
[Homard]
Aluminium polychrome et chaîne en acier verni
Photo : Tom Powel Imaging
Collection de l’artiste
© Jeff Koons

Retour sur la rétrospective Koons à Pompidou. Drôle d’objet que Jeff Koons. Trader à New York dans ses jeunes années, le voilà l’artiste le plus rentable du monde. Son Balloon Dog orange, dont la réplique se trouve en rose à l’exposition, a été vendu 58 millions d’euros. Il vous apparaîtra peut-être prosaïque de commencer l’oeuvre d’un artiste par l’évocation du prix auquel se vendent ses oeuvres, mais cela n’est pas un hasard: c’est même le coeur de l’essence Koons, son paradoxe premier, le prisme sans lequel, me semble-t-il, son oeuvre ne peut se comprendre.

Les plus : 

  • Une exposition chronologique qui retrace l’ensemble de son oeuvre : des Hoovers aux Gazing Ball.
  • Une atmosphère singulière dégagée par les oeuvres avec Paris en fond, notamment le Hanging Heart. 
  • Une exposition aérée : de grands espaces qui permettent d’aborder les oeuvres sous tous les angles.

Les moins : 

  • Une oeuvre qui laisse perplexe quant à son caractère artistique (cf. les oeuvres réalisées par des artisans).

Note : 4 artichauts sur 5

Hoover Celebrity III, 1980 [Aspirateur Hoover Celebrity III] Aspirateur, acrylique et tubes fluorescents The Museum Of Contemporary Art, Los Angeles, Gift Of Lannan Foundation Photo : Douglas M. Parker Studios, Los Angeles The Museum Of Contemporary Art, Los Angeles, Gift Of Lannan Foundation © Jeff Koons

Hoover Celebrity III, 1980 [Aspirateur Hoover Celebrity III]
Aspirateur, acrylique et tubes fluorescents
The Museum Of Contemporary Art, Los Angeles,
Gift Of Lannan Foundation
Photo : Douglas M. Parker Studios, Los Angeles The Museum
Of Contemporary Art, Los Angeles, Gift Of Lannan Foundation
© Jeff Koons

Sa première série, Inflatables, est composée d’objets gonflables achetés qui placent Koons, par voie d’évidence, comme l’un des descendants du Pop-Art et du ready-made ; dans sa série suivante, The New, au titre évocateur, il achète des aspirateurs neufs et les dispose derrière des vitrines : la société américaine aura toujours du rêve à vendre, de l’espoir à donner au peuple. La suite de ces séries concerne toujours la même chose: celle de Equilibrium, qui, par le biais du sport, se fait témoin de l’ascension sociale en Amérique, ou bien encore celle de Luxury and Degradation qui souligne une certaine sociologie de la publicité américaine. Toujours, ces thèmes tournent autour de la société américaine de consommation, mais aussi de rêve, avec ce zeste un peu enfantin si caractéristique. Quand on demande à Koons s’il considère son oeuvre comme une oeuvre critique envers le monde dans lequel il a évolué, il changera de sujet ou détournera la question. Si l’on insiste, il vous dira que non, ce n’était pas vraiment son but. Il se veut pourtant, dans sa série Statuary, une sorte de contempteur des discriminations sociales en mettant sur le même plan divers objets qui n’ont pas la même histoire ni la même valeur sociales. Lui, le milliardaire, ne tient pas à condamner le monde qui a fait de lui une star ; il l’utilise, bien au contraire, avec une grande finesse, s’en empare, joue de ses mécanismes tant et si bien qu’il y arrive au sommet.

Moses, 1985 [Moïse] Affiche Nike encadrée Édition 1 / 2 Photo : Douglas M. Parker Studios, Los Angeles The Sonnabend Collection et Le Sonnabend Estate © Jeff Koons

Moses, 1985 [Moïse]
Affiche Nike encadrée
Édition 1 / 2
Photo : Douglas M. Parker Studios, Los Angeles
The Sonnabend Collection et Le Sonnabend Estate
© Jeff Koons

Sa série Made in Heaven est bien sûrement la plus représentative de cette sorte de fuite en avant de Koons, de cette mégalomanie qui a fait de lui l’un des artistes les plus demandés sur la planète, le plus fructueux sur le marché de l’art. Jeff Koons voulait devenir une superstar, et la superstar, c’est un produit du milieu du cinéma. Il réfléchit donc à une nouvelle série et on lui présente des photos de la Cicciolina, actrice porno italienne – quand le commissaire d’exposition a voulu noter ça dans le descriptif, il a refusé le terme: ce sera donc une actrice de films pour adultes. Il décide de se représenter avec elle, pour rester révérencieux, dans l’univers de la jeune femme. Mais Koons ne se contente pas de se mettre en scène avec elle : il l’épouse, ils ont un enfant ensemble, ce même enfant à qui, après le divorce, est destiné le Balloon Dog. Joli cadeau.

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Se pose alors inéluctablement la question de l’artiste et de son oeuvre. Que venons-nous voir à cette visite? L’expression folle, gigantesque, d’un homme devenu star mondiale, qui fabrique ses oeuvres dans des usines immenses, et où pour chacune d’elle, avant même qu’elle ne soit créée, des files d’attentes pour les acquérir s’étalent sur des années, et ce sur la base d’un simple croquis? Où se trouve la limite, devenue ténue, entre la véritable émotion esthétique que l’on peut ressentir à la vue d’un objet d’art, et la compréhension plus rationnelle, un brin admirative, de son oeuvre comme de celle d’un homme qui, doté d’un flair comme en ont les plus grands (et qui font souvent leur génie), a su sentir quelle serait la vague de son temps? Quelle sera, dès lors, la pérennité de la reconnaissance de son oeuvre dans les années et siècles à venir? Jeff Koons, phénomène de mode ou bien artiste trop brillant dans la représentation de son époque pour être si vite oublié? Les questions se posent tout au long de la visite. L’on peut, bien sûr, comprendre la démarche artistique dans laquelle ont été conçues les oeuvres. L’on peut aussi admirer la finition avec laquelle chacune de celles-ci ont été réalisées, le perfectionnisme (professionnalisme?) de Koons qui tient à tout gérer, tout contrôler de son image, et de l’apparence finale de ses objets d’art (jusqu’à la disposition et les descriptifs des salles de l’exposition). Oui, cet aluminium poli coloré a quelque chose de très beau, de très parlant, il évoque dans notre inconscient un joyeux Eden inatteignable, une humaine et incorrigible pulsion de l’homme vers une perfection que prétend nous livrer la société de consommation qui nous entoure.

Balloon Dog (Magenta), 1994 - 2000 [Ballon en forme de chien (magenta)] Acier inoxydable au poli miroir, vernis transparent 1 des 5 versions uniques Photo : Santi Caleca Pinault collection © Jeff Koons

Balloon Dog (Magenta), 1994 – 2000
[Ballon en forme de chien (magenta)]
Acier inoxydable au poli miroir, vernis transparent
1 des 5 versions uniques
Photo : Santi Caleca
Pinault collection
© Jeff Koons

Mais quand même. On est parfois gênés devant certaines de ses créations – d’aucuns vous diront que notre capacité d’abstraction n’est pas assez grande. Peut-être. On pense à l’homme, l’acteur Koons, on est terriblement admiratifs et parfois un peu jaloux. On remet tout en cause, on mélange tout: l’art, l’artiste, le personnage, la vérité, la fiction, l’oeuvre, le marché, on hésite entre indignation féroce et émerveillement sans cesse renouvelé. Koons contre Kant, nous disait Bernard Blistène, commissaire de l’exposition, le sourire aux lèvres. Koons qui a, sans nul doute, gagné son pari – pari mystérieux, pari pris avec lui-même il y a des années de ça, pari dont les facettes artistiques que révèle son oeuvre demeureront très sûrement pendant longtemps occultes, pari d’un homme qui a décidé de défier les sommets de ce monde. Et qui y est arrivé.

Marie Justice

Gazing Ball (Ariadne), 2013 [Boule réfléchissante (Ariane)] Plâtre et verre Édition de 3 + épreuve d’artiste Photo : Tom Powel Imaging Monsoon Art Collection © Jeff Koons

Gazing Ball (Ariadne), 2013 [Boule réfléchissante (Ariane)]
Plâtre et verre
Édition de 3 + épreuve d’artiste
Photo : Tom Powel Imaging
Monsoon Art Collection
© Jeff Koons

Jeff Koons est exposé au centre Pompidou jusqu’au 27 avril.

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