Kings of War: Shakespeare entre série, théâtre et cinéma

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Quel objet théâtral étrange et colossal que ce King of War ! Sur la grande scène du Palais de Chaillot, Ivo van Hove enchaîne de façon brûlante et captivante trois pièces de Shakespeare qui sont autant d’épisodes de l’histoire tourmentée de la couronne d’Angleterre au XVe siècle. Henri V, Henri VI et Richard III sont réduits à leur essence dramatique et surtout psychologique : Kings of War propose  une plongée au cœur des tourments auquel doivent faire face les leaders politiques. Confrontés au même dilemme lourd de conséquence, qui est d’envoyer, ou non son armée combattre, ces « rois de la guerre » déclinent des rapports au pouvoir très différents, voir opposés. Est ainsi proposée une réflexion sur le pouvoir politique, dont la vive actualité est accentuée par la transposition contemporaine qu’opère van Hove. Henri V, les duc d’York et de Suffolk, Henri VI, Gloucester et Richard III : tous portent costumes sombres et cravates. Une majeure partie de l’intrigue se déroule dans une reconstitution de la « war room » depuis laquelle Churchill dirigeait les opérations contre l’Allemagne au cours de la Seconde guerre mondiale. Est ainsi explorée et mise en lumière l’universalité assez incroyable du texte de Shakespeare.

La réflexion sur cette intemporalité est également suscitée par la mise-en-scène d’Ivo van Hove, prouesse technique à la croisée des arts. En effet, des chants lyriques sont interprétés par un contre-ténor sur scène, accompagnant les moments d’errance et de solitude des rois en tourmente, appuyant la grandeur du verbe. Des trombones sont également présents. Si la musique est convoquée pour illustrer l’intensité des passions à l’œuvre et la gravité de ces temps troublés, c’est l’alliance du jeu et de la vidéo qui a le beau rôle. L’action s’éloigne en effet souvent de la « war room » pour se poursuive au sein de couloirs invisibles depuis le public, mais auxquels nous avons accès grâce à la retransmission immédiate sur un grand écran des images filmées en temps réel par un vidéaste. Les gros plans sur le visage des rois, en larmes comme l’impuissant Henri VI,  transfiguré par la folie de l’ambition comme Richard III, s’inscrivent dans l’analyse psychologique à travers laquelle van Hove aborde ici l’exercice du pouvoir.

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© Jan Versweyveld

Le recours aux images sur grand écran sert aussi une dimension parfois onirique du spectacle : est par exemple retransmise sur l’immense écran, la marche d’Henri VI dans le couloir, au milieu d’un troupeau de mouton – réellement présent derrière le décor ! Est ainsi illustrée la métaphore de ce souverain sans doute trop moral et trop peu pragmatique pour le pouvoir, qui se rêve en tranquille berger plutôt qu’en monarque subissant tant de trahisons et de malheurs. Enfin, les scènes cruciales de chacune des pièces sont également filmées en temps réel, apparaissant ainsi avec une puissance et une acuité accrues : la trahison de Marguerite envers Henri VI lorsqu’elle se laisse séduire par Suffolk, et les (très) nombreuses scènes d’assassinats politiques. Ivo van Hove choisit d’ailleurs une lugubre modernisation des meurtres, avec des injections létales qui évoquent les peines capitales actuellement pratiquées dans certains pays développés. Les scènes de guerre, le joli intérieur d’un salon bourgeois renvoient également au XXIe siècle, actualisation qui ajoute beaucoup à la tension de l’intrigue et nous renvoie à notre propre situation géopolitique, à notre chaos contemporain.

En somme, Kings of War est un spectacle hors-norme, extrêmement ambitieux mais parfaitement servi par des pistes d’analyse très intéressantes et un excellent jeu d’acteurs. L’usage des micros et de la vidéo permet de percevoir ces interprétations avec une acuité et une finesse accrues : l’immense désarroi d’Henri VI nous apparaît dans tout son désespoir, l’ambition dévorante de Richard III dans une folie démultipliée. Cependant, le fait que la pièce se déroule entièrement en néerlandais sous-titré, conjugué à sa longue durée, fatiguent beaucoup notre attention. Le recours permanent à la vidéo, captivant par sa grande qualité technique, peut également déranger, en ce qu’il fausse en quelque sorte la performance théâtrâle, le jeu des comédiens étant parfois bien plus proche du cinéma. C’est finalement presque un enchaînement d’épisodes shakespeariens sous forme de série-télé, type House of Cards, que nous livre Ivo van Hove avec cette immense production. Seul inchangé, la puissance du texte de l’Elisabéthain, intemporel et magnifique, est encore au rendez-vous, et donne sens à tout le reste.

Bref aperçu de Kings of War

Kings of War, mis en scène par Ivo van Hove d’après Henri V, Henri VI et Richard III de W. Shakespeare joue au Théâtre National de Chaillot jusqu’au 31 janvier 2016.

Marianne Martin

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